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Le Petit Journal Illustré - 27 décembre 1925


Le Petit journal illustré 1925 12 27 le fakir Fakhya Khan part en Inde

Quelques jours après la prédiction du fakir Fhakya-Khan relative à la découverte prochaine d'une fabuleuse mine d'or à Madagascar, nous recevions de lui un billet laconique: «Cher monsieur, voulez-vous passer me voir le plus rapidement possible. J'ai quelque chose de la plus haute importance à vous dire. Bien à vous Fhakya-Khan.»
Inutile d'ajouter, je crois, que nous nous sommes empressés de nous rendre à cette invitation, non sans une certaine inquiétude, d'ailleurs. Nous savions déjà, et nos lecteurs ne l'ignorent pas plus que nous, que les visites chez le fakir ne sont jamais dépourvues de péripéties.
Quand nous sommes arrivés devant la maison de Fhakya-Khan, une animation inaccoutumée régnait dans la rue. De lourdes voitures attendaient en file, et, au contraire de l'usage habituel, les deux vantaux de l'hôtel étaient grand' ouverts.
Nous entrâmes donc. D'habitude, la maison était silencieuse, comme plongée dans la rêverie. Cette fois, des inconnus, des Hindous, sans doute, se croisaient dans tous les sens, portant des paquets, clouant des caisses. Au milieu de ce tohu-bohu, il nous fut assez difficile de nous faire annoncer chez notre hôte. Hatma n'était d'ailleurs pas là et ce fut un nouveau serviteur qui fit passer notre carte.
Presque aussitôt, le fakir nous reçut. Il était vêtu à l'européenne, et de tous les vêtements de son pays, il n'avait conservé que le turban. La croix gammée, le swastika qui ornait son front avait même disparu. Il était très pâle, et bien que sa voix parût absolument calme et pondérée, une certaine nervosité dans le geste nous prouva que le fakir était en proie à une violente émotion..
«Ah! C'est vous, cher monsieur ? Vous venez sans doute chercher les documents que vous ra'aviez confiés. Vous tombez bien, j'allais justement oublier de vous les remettre. Si vous voulez passer dans mon laboratoire, nous les réunirons tous les deux.»
Et le fakir nous montra le chemin, nous laissant interdit de cet accueil.
Quand la lourde tenture fut retombée derrière nous, le fakir nous prit les mains avec une émotion si intense que nous pressentîmes une catastrophe. Il ne nous laissa d'ailleurs pas l'interroger. D'une voix grave, mais volontairement éteinte, il nous fit le récit qu'on va lire:

Je vous ai dit, il y a quelques semaines, que j'avais reçu, la visite d'un de mes maîtres de l'Inde. Il s'intéressait à mes travaux, m'apportait les gemmes dont j'avais besoin pour mes expériences, et incidemment, sans paraître y attacher d'importance, il me parlait des interviews que je vous ai données.
» Il y a cinq jours, il partait, remportant les pierres précieuses que les Temples m'avaient confiées et me félicitant de la tournure prise par mes travaux. Il ajoutait seule- ment que d'ici quelques jours je recevrais de nouvelles instructions de mes supérieurs.


retour 27 décembre 1925

» Elles sont arrivées hier, ces instructions! Ce fut un de mes anciens maîtres qui, venu tout exprès de l'Inde, me les a portées; elles émanent du centre initiatique situé en plein Himalaya, dont nous dépendons tous, et auquel jamais un des nôtres n'oserait résister, certain d'avance du terrible châtiment qui l'attendrait. Voici, à grands traits, les instructions qui me furent communiquées. Je vous les transmets sans fards. » D'abord, la Loge Blanche me félicitait du zèle apporté à mes recherches, et de l'esprit d'initiative dont j'avais témoigné en faisant moi-même des conjurations cosmo-telluriques afin d'éviter les calamités qui menacent l'Europe. Ensuite... mon pauvre ami !» Dans les yeux du fakir il me sembla voir briller une lueur. Mais, presque aussitôt il reprit son impassibilité et continua: «Ensuite, mes maîtres entraient vraiment dans le vif du sujet. Ils me parlèrent longuement des interviews que j'avais bien voulu vous donner pour le Petit Journal Illustré. Ils insistèrent sur l'importance de telles révélations, surtout dans un organe aussi répandu et lu dans le monde entier. Ils me convainquirent d'avoir violé un de nos engagements les plus formels, celui de dévoiler à la foule des secrets trop dangereux pour elle. Ils m'assurèrent qu'une telle faute méritait les sanctions les plus violentes, mais, qu'avant de me juger, ils tenaient, par esprit de justice, et ayant encore égard à mon zèle passé, à m'entendre sur les faits qui me sont reprochés. » Et la terrible lettre finissait par la mise en demeure de quitter la France dans le minimum de temps et de regagner l'Inde, puis l'Himalaya par les voies les plus rapides. » ...Et, comme vous voyez, j'obéis! Des Hindous ont été mis tout de suite à ma disposition par de nos affiliés. En toute hâte, on emballe mon matériel de laboratoire, mes notes, mes meubles. Des camions les attendent déjà; des places sont retenues pour moi dans le train, sur le paquebot. Et c'est sans doute pour toujours que je vais vous dire adieu. » Si je vous ai emmené dans cette pièce, après vous avoir parlé ostensiblement de documents, c'est pour éviter les soupçons et pouvoir causer avec vous à mon aise. Je suis certainement entouré d'espions !...» Je vous laisse à penser quelle était notre émotion tandis que le fakir Fhakya-Khan nous faisait cette terrible confidence. On sait la puissance des initiés de l'Inde et le fakir n'avait certainement aucune possibilité de leur résister. La seule chance de salut était encore de leur obéir avec le plus de zèle possible. Et, d'autre part, des remords nous assaillaient. Si nous n'avions pas tant insisté, si nous n'avions pas obtenu, par nos supplications, que le fakir nous dévoilât ces secrets pour les lecteurs du Petit Journal Illustré, il n'aurait pas connu cette disgrâce! Mais Fakya-Khan dut lire notre pensée, car il interrompit les condoléances que nous lui adressions: «Rien n'arrive qui ne doit arriver, et il est peut-être mieux pour moi que je retourne dans l'Inde. Je commençais à m'attacher à la vie française, à prendre goût à la douceur de vivre... et le détachement de toutes les choses terrestres est la première assise de notre science. Comme ma bonne foi ne fait aucun doute, je suis assuré de n'encourir aucune punition grave de mes maîtres ! » Mais ne nous attardons pas trop l'un près de l'autre. On pourrait s'en étonner, et me soupçonner à nouveau. Adieu, donc !... » ─ Mais vous me permettrez au moins de vous serrer la main dans votre wagon. ─ Certainement. Je prends le train pour Marseille à 19 h. 1. Et c'est sur ces mots que nous quittâmes Fhakya-Khan après une poignée de main où nous avons essayé d'exprimer toute l'estime, toute l'affection que nous éprouvons pour lui. En sortant de l'hôtel, une nouvelle surprise nous attendait. La rue était noire de monde qui se pressait autour de l'hôtel occupé par Fhakya-Khan. Comme, perdu dans la foule, nous essayions d'en savoir la raison, on nous répondit: Ah! vous ne savez pas? Pourtant, vous lisez le Petit Journal Illustré, vous suiviez sûrement les prédictions du fakir Fhakya-Khan?... Eh bien, jusqu'à maintenant, son adresse était restée soigneusement secrète. Maintenant, le secret. est violé. C'est là qu'il habite ! La nouvelle se répandit dans tout Paris avec une extraordinaire rapidité, et, au départ du train, des centaines de curieux attendaient l'arrivée du fakir pour lui faire une ovation. Mais, afin sans doute de se dérober à toute manifestation, il arriva en taxi, à la dernière minute, et, malgré la sympathie que tout le monde lui témoignait, il se refusa énergiquement à faire. aucune déclaration. Dans un compartiment voisin du sien, nous l'avons accompagné jusqu'à Marseille. Il prit, à midi, le lendemain, un paquebot pour les Echelles du Levant et nous ne savons pas par quels moyens mystérieux il regagnera l'Himalaya, en passant par Beyrouth. Sur ce point, comme sur bien d'autres, nous sommes tenus, par les événements mêmes, à une très grande discrétion. Mais sachez seulement que notre voyage à Marseille ne fut pas infructueux... Nous pouvons seulement dire que l'adieu du fakir n'est peut-être pas aussi définitif qu'il nous avait paru au premier abord. Si nous recevons des nouvelles, nous ne manquerons certes pas d'en aviser nos lecteurs. D'autre part, on se doute bien qu'un organe comme le Petit Journal Illustré a des accointances dans tous les milieux. L'Inde même n'est pas pour nous effrayer et si nous protégeons notre sympathique et malheureux ami jusque dans le Tribunal suprême qui doit l'interdire, nous ne ferons qu'acquitter une dette de reconnaissance envers celui qui nous accueillit avec tant de bonne grâce. Qu'on nous comprenne à demi- mot... et qu'on nous fasse confiance.

M. MARTX.