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Le Petit Parisien - 27 décembre 1925


Le Petit Parisien 1925 12 27 Mistinguett, son sourire, ses jambes

CEUX QUI NOUS AMUSENT

Son sourire, ses jambes. Exaltés par les artistes, acclamés par la foule, multipliés à l'infini par photographes et cinémas, assurés en Amérique pour des milliers de dollars suprême éloge, existe-t-il une parcelle du globe qui les ignore?
Pourquoi ? Comment ? Il ne manque point, ici-bas, de dents éclatantes, offertes comme des joyaux dans de beaux écrins de velours rouge tout neuf; ni de jeunes jambes, amoureusement faites au tour, comme disaient nos pères. Et sans doute d'un canon esthétique plus achevé.
Car il n'a rien de classique, le sourire de Mistinguett! Généreusement ouvert, non pas sur des perles banales, mais sur de larges et franches palettes, plissant drôlement le petit nez gouailleur de chien chinois, sculptant les pommettes agressives, attisant des étincelles de malice sous les paupières retroussées aux tempes, il s'étale, bien à l'aise, sur le visage irrégulier et aguichant, les poings sur les hanches, dirait-on, joyeux, effronté comme une arpête.
Quant aux jambes, qu'elles gravissent, gaînées de soie, les marches le long desquelles se déroule et s'élargit avec orgueil, une somptueuse robe de plumes turquoise, ou qu'ensachées à la diable dans des bas de coton noir, elles frétillent sous la jupe de la pierreuse, elles parlent avec une éloquence qui clorait le bec, à plus d'un orateur coté.
Ce sourire, ces jambes, c'est un peu de l'esprit de Paris, voilà pourquoi ils sont célèbres de l'équateur aux deux pôles. Voilà pourquoi aussi le public de chez nous avec le sourire, son sourire, a cocassement baptisé Miss la plus parisienne de nos artistes.
Quelles mauvaises langues disaient que ce sourire se fêle, que ces jambes se nouent ?
Mistinguett a été malade, très malade. C'est la première fois qu'elle revient aux répétitions du Moulin-Rouge, non pas en actrice, mais en directrice. La voici assise dans la grande salle obscure, toute ployée sous son lourd manteau de zibeline, le col relevé jusqu'aux oreilles, ie toquet vert enfoncé jusqu'au bout du nez, les traits ias, les mains aliongées sur une grosse botte de violettes.
D'un regard languissant elle suit sur la scène les trémoussements des petites femmes encore sans fard sous des chapeaux plantés à la diable, les grands chapeaux d'il y a trente ans.
La tête, peu à peu, se soulève, indique le rythme, le souligne bientôt de la main qui s'anime, fine et nerveuse.
Plus vite, plus vite ! souffle-t-elle d'une voix enrouée.
Qu'arrive-t-il ? Les petites femmes, en un clin d'œil, se sont évaporées. Aux cavaliers, crie une voix. Come on, boys!
Brouhalia, cris rauques, quinze grands gars jaillissent des coulisses, chevelures envolées, coudes au corps, steppant haut, dans un fracas de charge de cavalerie. Mistinguett se dresse soudain, traverse la salle d'un pas qui s'affermit,grimpe l'escalier de la scène, demeure une seconde immobile, lovée sur un pied, le cou tendu, les lèvres entr'ouvertes. Puis, d'un vif mouvement d'épaules, rejetant sa zibeline, lançant son chapeau dans un angle, elle secoue ses cheveux, apparaît en maillot de laine blanche, en bottes vernies à la hussarde, relève encore sa jupe courte, se cambre, s'élance, prend la tête du monôme. Et la voici en plein galop, secouant des brides imaginaires, agitant des grelots, pressant, excitant des genoux son coursier fictif, les jambes souples, ardentes, ne frappant fougueusement le sol que pour rebondir et s'envoler plus haut. Son écharpe bleue la suit comme un léger nuage; sur son visage renversé s'épanouit, intact, triomphant, le fameux sourire, et de sa voix mordante : Hip! Hip! Hurrah! crie-t-elle.
Allons! Mistinguett est toujours debout!

Andrée Viollis.


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