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L'Éclaireur du dimanche - 31 mai 1925

Le seul Niçois qui a joué le Violon de Paganini
GUARNERIUS DEL GESU »LÉclaireur du dimanche 1925 05 31 page 06 le violon de PaganiniLÉclaireur du dimanche 1925 05 31 le violon de Paganini 16

L'artiste, auquel est échu cet honneur insigne, est le violoniste Mario Vitetta. Né à Nice en 1890, d'une famille demusiciens très connue en notre ville, Mario Vitetta montra dès son plus jeune âge des dispositions particulières pour le noble instrument.
A onze ans, c'était un enfant prodige; il entra au Conservatoire de Bologne, dans la classe du grand professeur Consolini, grâce à une dispense d'âge; il en sortit avec un brillant premier prix. Jugeant cependant qu'un complément d'éducation technique lui était nécessaire, il alla passer deux ans à Berlin, où il prit les conseils du grand Joachim.
Vitetta commença ensuite des tournées de concerts marquées par de retentissants succès, que la guerre vint malheureusement interrompre.
De 1914 à 1918, Vitetta fit bravement son devoir dans une unité combattante, sur le front du Carso, comme en Champagne. Il fut deux fois cité et décoré de la Croix de Guerre italienne.
La campagne finie, Vitetta reprit son violon, recommença ses tournées, se fit acclamer par les plus grands publics d'Italie, et depuis quelques mois, il séjourne à Nice, sa ville natale, où le public du Gala de la Presse et de l'Association Symphonique a pu juger son très grand talent.
Il va parler aux lecteurs de L'Eclaireur du Dimanche du violon de Paganini, qu'il est un des rares privilégiés jugés dignes de le jouer.

SAINT-BRIS.

Le cours d'une série de concerts, en Italie, me conduisit, en février 1921, à Gênes, où antérieurement j'avais déjà été accueilli avec beaucoup de bienveillance par les nombreux amateurs de concerts que compte la grande ville commerçante.
Cette fois, ce fut au Théâtre Carlo Felice, un des plus glorieux d'Italie, et avec le concours de la «Giovine Orchestra Genovese» que j'interprétai le Concerto en sol mineur de Max Bruch et les Airs Bohémiens de Sarasate, dont le public voulut le bis.
A l'issue de ce concert, l'offre me fut faite de demander à la Municipalité de Gênes l'autorisation de me laisser jouer sur le célèbre violon de Paganini, conservé pieusement dans une des salles du Palais Communal.

J'avoue que je ne m'attendais pas être digne d'un tel honneur, le plus grand auquel puisse prétendre un violoniste de passage à Gênes. Toutefois, mes amis mirent tant d'insistance qu'il me fut impossible de me dérober.
La cérémonie fut fixée au 6 février. Mais, avant de dire comment elle se déroula, qu'il me soit permis de parler de l'instrument fameux entre tous, que mes mains indignes allaient, pour quelques instants, tirer de son sommeil.

C'est un authentique et splendide Guarnerius del Gesu, que le maître luthier de Crémone fit en 1742, c'est-à- dire à la fin de sa carrière, lorsque sa production atteignit son plus haut degré de perfection. C'est dans ces dernières années que Joseph Guarnerius produisit également le violon d'Alard, qui est au Musée du Conservatoire de Paris, et. celui qui fait partie de la collection Louis Doyen.
Les conditions dans lesquelles Paganini devint propriétaire de cet instrument sont assez curieuses.
Le roi des violonistes était un joueur incorrigible. Or, il lui advint qu'étant à Livourne, il perdit tout son argent et même... son violon.
Le mal fut qu'il devait, le soir même, donner un concert. Il s'en fut chez un marchand français nommé Livron, qui consentit à lui louer le Guarnerius en question. Paganini put donc tenir son engagement. Le lendemain, lorsqu'il se présenta, pour lui rendre l'instrument, le marchand lui dit :
«Ce violon est à vous; jamais je ne le profanerai après que vous en avez joué de la sorte».
Paganini fut-il guéri de sa funeste passion? S'attacha-t-il particulièrement ce magnifique instrument, dont la sonorité est si vigoureuse et si éclatante, dont le vernis orange est intact, malgré presque deux siècles d'existence ? On ne sait; mais, en tous cas, dans toutes ses tournées, il ne joua plus que le Guarnerius de M. Livron.
Lorsqu'il mourut à Nice, en 1840, ainsi que le rappelle la plaque de marbre posée sur la façade de la maison portant le n° 23 de la rue de la Préfecture. il légua cet instrument à la Ville de Gênes, qui en prit possession le 24 mai 1852.
Depuis cette époque le Guarnerius magique dort, dans sa boîte placée elle- même dans une vitrine de la Salle Verte du Palais Communal. Le repos complet n'est jamais bon pour un violon, qu'il soit vieux ou moderne. Cependant, il faut reconnaître que le violon de Paganini est en parfait état de conservation et que ses qualités restent entières.
Il y a soixante-treize ans que la ville de Gênes conserve le précieux instrument.
Parmi les derniers violonistes appelés à l'honneur de le jouer je citerai Kubelik, Hubermann, Kocian, Franz von Vecsey, Vacha Prihoda. Mon nom devait s'ajouter à cette glorieuse liste.

Le 5 février 1921, répondant à la flatteuse invitation, je me présentai au Palais Municipal de Gênes, et, dans la Salle Verte, là où on conserve les souvenirs légués par Paganini, je fus reçu par les notabilités du monde administratif et musical que la Municipalité avait conviées. L'adjoint aux Beaux-Arts, assisté de l'adjoint à l’Économat et du secrétaire général, avant d'ouvrir l'étui qui renfermait le violon, fit constater que les cachets de cire rouge qui le fermaient étaient intacts; sur l'étui une feuille de papier portait la date de la dernière ouverture et le nom de Vacha Prihoda. Le violon, tiré de sa gaîne, fut monté et accordé par le renommé luthier génois Candi et ensuite il me fut consigné. Je ne saurais dire l'émotion qui m'étreignit lorsque je touchai de mes mains l'instrument le plus célèbre de toute la musique : plaisir d'artiste à considérer cet admirable produit non pas du plus grand, mais du plus génial, des grands luthiers de Crémone; rapide pensée vers mon enfance studieuse, au cours de laquelle je n'aurais jamais osé faire le souhait qui pourtant se réalisait en cet instant; évocation de l'inimitable virtuose qui fit chanter cet instrument de façon telle que selon la parole de son premier possesseur c'est le profaner que d'en jouer après le Maître ; tous ces sentiments me troublaient profondément.
Des témoins de cette scène me dirent ensuite qu'ils ne m'avaient jamais vu aussi pâle. Je me ressaisis cependant et, ayant incliné la tête, je posai mes lèvres sur la volute du violon.
Quelques accords pour la mise en doigts et le concert commença. Les morceaux principaux en furent, bien entendu, empruntés à l'extraordinaire répertoire que Paganini s'était forgé lui-même.
Je jouai les Variations sur la Prière de «Mosè», toutes écrites pour la quatrième corde; puis un des Caprices, puis « Le Stregghe». Je jouai aussi un Caprice de ma composition, l'Aria de Bach et la Rêverie de Schumann.
L'instrument, un peu froid au début, parut se réveiller ensuite et, à tous les registres, il répondit admirablement à tous les efforts que je réclamais de lui. Le concert terminé, avec le cérémonial d'usage, le violon fut démonté, mis dans sa boîte et celle-ci, fermée d'un ruban dont les bouts réunis furent scellés, reprit sa place dans la vitrine.

MARIO VITETTA.

  • Mario Vitetta, né en 1890 à Nice, décédé le 4 décembre 1961 à Wittenberg, Ulster County, New York, USA et enterré au Woodstock Cemetery et pas grand chose d’autres

Et un siècle plus tard, "Il Cannone", le plus célèbre violon de Paganini, assuré pour environ 30 millions d’euros, révèle ses secrets aux rayons X à Grenoble pour y bénéficier d'une "analyse non destructive" au Synchrotron européen (ESRF), un accélérateur de particules de quatrième génération. Travailler sur cet instrument était un rêve

Mais il n’y pas que Mario Vitetta qui a joué sur cet instrument, récemment le jeune violoniste Simon Zhu, 23 ans, vainqueur en 2023 de la 57e édition du grand Concours Premio Paganini a pu profiter d’un prêt

  • Simon Zhu, né en 2001 à Tübingen en Allemagne

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