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A propos de la Béatification des trente-deux religieuses guillotinées à Orange en 1794
Le Provençal de Paris, dans un récent numéro, ayant mentionné les cérémonies de béatification, célébrées à Rome le 17 mai, des trente-deux religieuses guillotinées à Orange, en 1794, peut-être cette nouvelle a-t-elle éveillé chez quelques-uns de ses lecteurs, a}uxquels échappe ce point d'histoire locale, le désir de connaître les conditions du martyre de ces nobles et saintes victimes de leur foi. Je m'en voudrais de ne point satisfaire cette légitime curiosité. Les trente-deux religieuses, auxquelles l'Eglise vient de reconnaître le droit au culte extérieur, sont d'ordinaire désignées sous le nom des trente-deux religieuses de Bollène, pour avoir, en majorité, fait profession dans cette ville. Elles furent exécutées en vertu de jugements, si l'on peut les appeler ainsi, rendus par ce tribunal d'exception qu'était la Commission populaire d'Orange. Créée par arrêté du Comité de Salut public, en date du 20 floréal de l'an II, signé de Robespierre, Carnot, Collot d'Herbois, Billaud-Varennes, B. Barrère, R. Lindet, Couthon, A. Prieur, la Commission populaire d'Orange avait pour mission de «juger les ennemis de la Révolution, qui seraient trouvés dans les pays environnants et particulièrement dans les départements de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône». Un seul orangeois, hâtons-nous de le dire, pour le bon renom d'Orange, en faisait partie. Tous les autres membres étaient des étrangers: deux de Lyon, un de Paris, un de Dié. Sous la haute direction de Maignet «représentant du peuple et délégué de la Convention» dans les deux départements des Bouches-du-Rhône et de Vaucluse (1), la Commission populaire accomplit sa sinistre besogne en 44 séances, du 19 juin au 4 août 1794. Elle siégeait dans la chapelle St-Louis, aujourd'hui propriété d'une institution catholique de jeunes filles et réduite à peu près de moitié. Amenés devant elle des prisons du Cirque (théâtre romain), du couvent des religieuses de l'Enfant Jésus (tribunal actuel), de la maison Chièze (14, rue Victor-Hugo), de la maison curiale (attenante à la cathédrale), du Temple de l'Etre Suprême (pensionnat Saint- Louis), de l'hôtel de la baronne (maison Dumonchau), du couvent des Cordeliers (église St-Florent), les prévenus, sauf quelques exceptions qui n'atteignent point la vingtaine, étaient, malgré leurs dénégations et l'absence de preuves, impitoyablement condamnés. L'exécution suivait, dans la journée, la condamnation. Elle se faisait, à six heures du soir, sur le cours St-Martin. La guillotine se dressait presque exactement sur l'emplacement du théâtre municipal actuel. Les condamnés y étaient amenés de la prison du Cirque, où ils passaient, tous, leurs dernières heures. Leur escorte vociférait : «Vive la Nation ! Vive la République!» et marquait le «pas de la mort» qu'exécutait le tambour. Leur bourreau, par malheur un Vauclusien, Antoine Paquet, les plaçait sur la fatale machine de façon qu'«en tombant leurs têtes saluassent la montagne». L'ironie s'unissait ainsi avec la cruauté. Après l'exécution, les cadavres, au nombre de dix, à peu près chaque fois, étaient transportés sur une charrette, au quartier de Gabet où on les jetait, en les recouvrant d'une couche de chaux, dans les fosses préparées d'avance pour les recevoir. C'est là que M. Millet qui, dès 1799, s'était à cet effet rendu acquéreur. du domaine de Laplane, fit construire, en 1832, une chapelle funéraire dont la restauration, due particulièrement à l'initiative et aux efforts de M. l'abbé A. Vaysse, a été effectuée en 1909. Sur un des tableaux qui ornent cette chapelle sont inscrits les noms des trente-deux religieuses maintenant béatifiées, sur un autre ceux des 300 autres victimes de la Commission populaire. Ce pieux hommage n'est d'ailleurs pas le seul que les Orangeois aient rendu à la mémoire vénérée des trente-deux religieuses et des autres martyrs du despotisme révolutionnaire. Avant la chapelle de Gabet, on en avait édifié une autre sur l'emplacement qu'occupe actuellement le théâtre municipal, et ce sont ses pierres, après sa démolition, qui servirent pour la construction du mur de bordure d'une partie du cours St-Martin. Ainsi, les Orangeois, dès que prit fin l'ère sanglante, eurent à cœur d'effacer, autant qu'ils le pouvaient, les traces des crimes que, malgré leur indignation et leur colère, ils n'avaient pu empêcher.
A. Yrondelle, Ancien Principal du Collège d'Orange
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