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LA QUOTIDIENNE
Les très graves événements qui viennent de se produire à Shanghai sont la révélation des sentiments violemment xénophobes qu'avaient remarqués et notés tous les explorateurs et voyageurs qui avaient parcouru la Chine ces dernières années. La propagande bolcheviste, qui s'exerce dans toute l'Asie, et plus particulièrement en Extrême-Orient, avec une activité sans cesse grandissante, n'a fait que précipiter les manifestations d'une haine furieuse qui couvait depuis un certain temps déjà. Il y a quelques mois, un explorateur de la Chine, M. A. F. Legendre, signalait avec insistance la forme nouvelle que prenait actuellement le «péril jaune» à cause de la propagande soviétique en Asie, où elle recrute des adeptes nombreux et fanatiques. Les apôtres du bolchevisme ne prêchent pas là-bas, comme en Europe, le dogme communiste; ils s'efforcent d'exaspérer l'antagonisme racial et d'exalter le sentiment religieux; ils s'emploient surtout à développer la haine des étrangers, représentés comme des conquérants et des oppresseurs.
En conclusion de son livre sur «La Chine novatrice et guerrière», paru en 1906, le capitaine d'Ollone, aujourd'hui général commandant la subdivision de Soissons, insistait sur l'inquiétude que devait causer l'éveil brusque du sentiment patriotique chez un peuple dont l'apathie et l'indifférence semblaient être les caractéristiques essentielles. Et, vers la même époque, l'écrivain qui signe Avesnes consacrait la moitié de l'attachant ouvrage qu'il a publié sous le titre «En face du Soleil Levant» à l'analyse de cette évolution rapide de la Chine qu'il avait pu observer de très près et dont il étudiait les causes et dénonçait les tendances. Ayant lu attentivement, pendant plusieurs mois d'un séjour prolongé en Chine, les journaux les plus répandus, il avait été frappé de voir qu'ils plagient et propagent les théories de Jean-Jacques Rousseau, et plus surpris encore de constater l'influence profonde que ces idées avaient aussitôt exercées, non seulement sur l'élite, mais sur les masses populaires. Il notait qu'«à mesure que les Chinois s'assimilent les connaissances et les idées de l'occident, ils nous deviennent plus hostiles et cela par l'argument de nos propres auteurs: Tout patriote est dur aux étrangers, disait Jean-Jacques». Les cent pages consacrées à l'étude des tendances nouvelles de la Chine, dans le volume d'Avesnes, sont étrangement prophétiques et contiennent en substance l'annonce du mouvement redoutable dont les symptômes viennent de prendre à Shanghai une forme si grave. Si les idées, généralement utopiques, de Jean-Jacques ont été à ce point adoptées par les propagandistes chinois, comment ne pas noter avec inquiétude que notre colonie d'Indochine est de plus en plus envahie par les immigrants de l'immense pays que l'on appelait autrefois le Céleste Empire. Pour ne parler que de la Cochinchine, notre confrère François de Tessan affirme, dans son livre sur «l'Asie qui s'éveille», paru l'année dernière, que, «chaque année, de 5.000 à 8.000 Chinois viennent renforcer la population»; ils ne tardent pas à y faire fortune et y prennent une influence toujours grandissante. Il y a vingt-cinq ans déjà, M. de Lanessan écrivait que, «véritables colons de notre Indochine, les Chinois détiennent presque tout le commerce du pays.» Et François de Tessan dit, de son côté, que «le Chinois a toujours considéré l'Annam et les pays annamites comme des rameaux de l'Empire Céleste.» L'heure n'est-elle pas proche, où, sous l'influence des néfastes doctrines de Jean-Jacques, la Chine, galvanisée par la propagande soviétique, voudra s'annexer les territoires et les popu- lations qu'elle considère comme devant lui revenir?
PAUL MATHIEX.
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