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La Mode qui passe
Les cheveux courts sont à la mode. Le restaurant britannique de l'Exposition des Arts Décoratifs est à la mode. Le bleu est à la mode. Jeanne d'Arc est à la mode. Les mots en croix, les romans de Pierre Benoît, la belote, l'appendicite, le mah-jong et bien d'autres choses encore sont à la mode. Les jupes longues ne sont plus à la mode. La moustache à l'américaine n'est plus à la mode. Le tango n'est plus à la mode. Le whist n'est plus à la mode. Les puzzles, les caniches, les pièces de Bernstein, la grippe espagnole, les crèches et bien d'autres choses encore ne sont plus à la mode. Et d'abord qu'est-ce que la mode? C'est un engouement éphémère pour quelqu'un ou quelque chose, c'est une maladie contagieuse, c'est une coutume qui pousse soudain dans un groupement d'individus, se développe, croit et meurt. Qui est-ce qui fait la mode? Tout le monde. Vous, moi, un organisateur, un journal, un couturier, un clown, une association. Elle naît aussi mystérieusement qu'elle disparaît. Rien n'est plus facile que de lancer une mode. Promenez-vous dans la rue et regardez en l'air. Tout le monde regardera en l'air. Décrétez que l'ascenseur est un instrument néfaste, et que l'escalier est un sport complet, tout le monde montera les étages à pied. Pourquoi la mode est-elle si éphémère? Sans doute parce qu'elle ne repose sur rien d'autre que le désir de faire comme le voisin, de se porter là où il est chic d'aller. L'humanité est un vaste troupeau de moutons de Panurge. Elle se laisse guider par n'importe quel chef, sans même le connaître. Mais le jour où tout le monde s'est porté au même endroit, il suffit qu'un seul individu déclare : - Ceci devient trop commun. Je m'en vais. Pour qu'aussitôt la mode meurt. Car la mode est bête. L'être humain uniformise ses désirs jusqu'au moment où il s'aperçoit qu'il est ridicule d'agir comme les autres. On lui dit: - Il est élégant, il est original de faire ceci ou cela. Pour être «dans le train», il suit le mouvement. La vogue est aux Russes. Avez-vous vu les ballets russes, les cosaques, la chauve-souris, les boîtes de nuit russes, les montagnes russes? Et de se plonger dans le russe jusqu'au cou, jusqu'à ce qu'on en ait par-dessus la tête et plein le dos. Rien n'est plus triste qu'une mode qui passe. Le terme «passé de mode» est d'une cruelle mélancolie. On brûle ce que l'on a adoré et la chanson qui fit fureur deux mois et que tout le monde fredonna n'est plus qu'un air vieillot dont le refrain vous fait sourire. Y a-t-il des modes qui ne meurent pas? Non. Il y en a qui durent cinq, dix ou vingt années et plus. Vous avez toujours joué au bridge ou à la belote, mais vos parents ne jouaient qu'au bézigue et à la manille et pensaient bien que ces jeux seraient éternels Car la mode a rarement des inventions de génie. Les chefs-d'œuvre ne sont jamais à la mode; ils n'attirent pas l'engouement irraisonné et vite passé. Il leur faut des siècles pour s'imposer. Mode d'hier, mode d'aujourd'hui, mode de demain, fragilité d'un goût qui ne s'appuie sur rien, caprice d'une minute, charmante folie qui passe, qui casse et qui lasse, tu n'es qu'un mot.
SERGE VEBER.
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