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Hors d’Œuvre
D'une religion scientifique
On parlait de l'immortalité de l'âme. C'est un sujet de conversation qui vient à la fin du diner, après les aperçus météorologiques, le Maroc, le problème financier et les Arts Décoratifs: J'ai la certitude, dit un convive, qu'il n'y a plus rien après la mort... Et c'est ce qui me rassure parfaitement. Ce convive était un membre de l'Institut, qui fait profession de surveiller les étoiles. J'ai la certitude, dit un autre convive, qu'il n'y a plus rien après la mort. Et c'est ce qui m'embête énormément. C'était un illustre avocat qui fait profession d'interroger, pour mieux les confondre, les esprits facétieux logés dans un guéridon. Un troisième convive prit la parole pour dire: Je suis de votre avis... Mais ne trouvez-vous pas que le matérialisme paien, assez élégant tant qu'on jouit de la vie, est décevant à la façon brutale d'un butoir à la fin d'un voyage ? Le train est arrivé à destination; il n'est arrivé nulle part... Or, même dans l'hypothèse matérialiste, on ne peut nier une tendance universelle et congénitale de l'homme, qui veut arriver quelque part. La nature ne fait rien d'inutile; toute tendance correspond à un but; tout germe correspond à un fruit. Notre aspiration spiritualiste ne peut trouver de satisfaction dans l'idéalisme chrétien, enfantin et brutal, exigeant un effort excessif de soumission, une abnégation déraisonnable de notre raison... Qu'est-ce que Dieu ? Les convives hochèrent la tête, les uns comme pour dire: «Je ne sais pas», les autres comme pour dire: «oyons... vous le savez bien.» Dieu est un esprit, un souffle, un pigeon... Dieu est un bon vieux bonhomme à barbe blanche. Dieu est un sur-être cruel, sanguinaire, vindicatif, doué d'une puissance illimitée d'espionnage et d'une prodigieuse capacité de châtiment. Dieu est un prestidigitateur galiléen suspendu à une croix. Dieu est un aliment complet qui descend dans l'estomac du pécheur, suivant un procédé théophage qui semblerait sacrilège aux derniers anthropophages de l'Afrique centrale. Il faudrait commencer par adapter Dieu à la forme scientifique de notre connaissance; ensuite nous aurions le maître-mot de l'âme et la clef de l'immortalité... Il y aurait une formule qui collerait assez bien: Dieu est un rayon. Il y eut autour de la table des moues de déception. Le rayon divin? On nous a déjà servi ça. Vous allez comprendre. Dieu est une radiation invisible comme les radiations invisibles qui transportent la lumière, le son, la force et la pensée. Dieu est un poste émetteur de divinité sans fil. Dans chaque être se condense un élément, de radiation divine; après la destruction matérielle de cet être, l'élément immatériel passe dans un être supérieur. C'est ainsi que j'ai sans doute en moi les parcelles divines qui se trouvaient autrefois dans un arbre et dans un chien; l'arbre et le chien ont des moments divins. Je ne me souviens pas exactement d'avoir été un peu arbre et un peu chien, car je n'ai pas été assez arbre ni assez chien pour m'en souvenir. Quand je mourrai, comme rien ne se perd et rien ne se crée dans la nature, la radiation divine qui fait ma valeur passera dans un être de valeur supérieure peut-être sur une. autre planète... Jusqu'au moment où le rayon épuré retournera au foyer central, d'où il sera de nouveau éparpillé sur l'univers. C'est un phénomène analogue à la distribution de la pluie sur la terre, à la résurrection de la matière qui tombe en poussière pour revivre dans des organismes nouveaux, et à la monotone transformation des mondes dans l'univers. Convenez que cette religion, basée sur un idéal matériel, a l'avantage de s'adapter aux données scientifiques imposées par de récentes révélations... Quelqu'un murmura: C'est assez nouveau. Mais l'avocat répliqua ironiquement: ... En effet, c'est le panthéisme... combiné avec la métempsychose, ajouta le membre de l'Institut. Car les philosophes idéalistes sont des types dans le genre des médecins. Incapables d'inventer des remèdes pour guérir les souffrances physiques et les angoisses morales de l'humanité, ils se contentent d'inventer des mots nouveaux pour définir les vieilles maladies et les vieilles religions.
Georges de La Fouchardière
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