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Les mémoires de lord Grey
Le 15 novembre dernier, dans un discours prononcé à Newcastle, lord Grey déclarait que la guerre devait éclater en 1914 par suite de l'accroissement des armements: «Quelle qu'ait été la responsabilité de l'Allemagne, je comprends aujourd'hui, mieux que je ne le faisais en 1914, que la guerre était devenue réellement inévitable.» Ces paroles, prononcées au moment où le gouvernement allemand remettait en question la responsabilité de l'Empire, provoquèrent une légitime émotion en Angleterre comme sur le continent, et il faut se féliciter aujourd'hui de voir lord Grey mettre les choses au point au cours de la série d'articles que vient de publier la Westminster Gazette. Ces articles, qui portent sur la période de 1892 à 1916, dissipent toute équivoque concernant les origines du conflit. Dans ses conclusions, l'ancien secrétaire pour les Affaires étrangères affirme catégoriquement que «la France redoutait la guerre et fit tout ce qu'elle put pour l'éviter... Je ne crois pas que ni le tzar, ni Sazonoff, ni aucun des dirigeants de la Russie aient projeté de provoquer un conflit». Lord Grey ne pense pas non plus que le peuple allemand ait consciemment désiré la guerre ; mais «il n'y avait certainement pas en Allemagne un sentiment hostile à la guerre suffisamment puissant pour déterminer un désir de paix». Un autre point qui semble définitivement résolu par la déclaration de lord Grey concerne la participation de l'Angleterre. Il y avait, au sein du cabinet britannique, un parti opposé à la guerre, d'autant plus actif que le danger devenait plus prèssant ; ce parti avait des réunions et ne cessait d'agir de concert pour empêcher que l'Angleterre soit entraînée dans le conflit. Il comprenait des personnalités éminentes «dont l'autorité ne le cédait qu'à celle du Premier ministre (est-ce une allusion à M. Lloyd George?) et plusieurs, leaders influents du parti libéral». Dans ces conditions, il eût été impossible de donner à la France, à la fin de juillet 1914, les assurances qu'elle demandait avant tant d'insistance sans provoquer une crise ministėrielle. Les industriels du Lancashire étaient également hostiles à la guerre et M. Bonar Law déclarait qu'il ne pouvait répondre de l'attitude du parti conservateur «à moins que la neutralité de la Belgique soit violée». Lord Grey raconte comment il fut interpellé, dans les couloirs des Communes, par un député libéral particulièrement actif qui lui déclara que l'Angleterre ne pouvait participer à la guerre en aucune circonstance, «Même si la neutralité de la Belgique est violée par l'Allemagne?» lui répondit le secrétaire d'Etat. Le député s'arrêta un instant interdit, puis déclara énergiquement: «Elle ne la violera pas.» Les pacifistes anglais faisaient donc confiance à l'Allemagne, comme l'Allemagne leur faisait confiance. Ils étaient certains qu'elle ne violerait pas ses engagements comme elle était certaine qu'ils continueraient à prêcher la paix en cas de violation.
Le fait que l'invasion de la Belgique a bien été la cause déterminante de la participation anglaise et que, sans cette invasion, cette participation aurait tout au moins été retardée assez longtemps pour perdre son efficacité, apparait clairement au cours du récit que fait lord Grey de la crise finale: «Jusqu'au moment où la violation de la neutralité belge devint imminente, le Cabinet ne pouvait donner aucune promesse et, en cela, il traduisait l'état d'esprit de l'opinion au Parlement et dans le pays. Lorsque, le premier août, l'Allemagne eut éludé notre demande relative au respect de la neutralité Belge, cette période d'indécision prit fin.» Un autre passage des mémoires de lord Grey particulièrement intéressant au point de vue belge concerne la garantie donnée à la Belgique et la manière dont le Cabinet britannique envisageait ses obligations vis-à-vis de notre pays. Lord Grey fait une distinction entre le caractère général de la garantie donnée au Luxembourg et le caractère spécial de la garantie donnée à la Belgique. Se basant sur un discours prononcé par lord Clarendon à la Chambre des Lords, le 20 juin 1867, discours qui insiste sur cette différence, il indique l'importance primordiale attachée, dès cette époque, à la garantie belge, et confirmée, trois ans plus tard, par M. Gladstone dans des termes aussi catégoriques. Pour que le gouvernement britannique modifiât son attitude, il aurait fallu, suivant lord Grey, que les circonstances politiques fussent profondément changées. Or, explique-t-il, l'Allemagne étant plus puissante en 1914 qu'en 1870 et l'assujettissement de la Belgique devant être plus complet encore, en cas de conquête, toutes les raisons qui inspiraient la politique anglaise, il y a cinquante ans, devaient être renforcées. L'attitude du gouvernement belge contribua encore davantage à décider le gouvernement britannique. En informant les puissances garantes, le 1er août, qu'en cas d'attaque la Belgique défendrait sa neutralité, le gouvernement belge précisa la situation et fournit un nouvel argument aux défenseurs du Droit. Comme le dit lord Grey, cette déclaration était importante: «Si la Belgique avait consenti, volontairement ou à la suite de menaces, au passage des troupes allemandes, nous aurions eu le droit d'envoyer des troupes pour défendre sa neutralité et pour résister à la violation de son territoire. Mais il est clair que, si elle faisait appel à nous, au moment même où elle combattait pour une cause que nous nous étions engagés à défendre. cet appel serait particulièrement puissant et émouvant, Comment aurions-nous pu y résister?»
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