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La servitude intégrale
On a jugé hier un type qui avait traversé, à pied, l'avenue des Champs-Elysées. Il n'avait écrasé personne, il ne s'était rendu coupable d'aucun excès de vitesse. Il avait simplement profité d'un moment où il ne passait pas de voitures sur la chaussée... Or il était à mi-chemin lorsque, de la rive qu'il venait de quitter, partit un coup de sifflet impérieux. Et, lorsqu'il aborda sur l'autre rive, il fut cueilli par un agent. Eh! dites donc, vous, alors vous ne savez pas lire ? Ça n'est pas pour les petits chiens qu'on s'est donné la peine de mettre des écriteaux. Je vous dresse procès-verbal. En effet, de place en place, sur l'avenue des Champs-Elysées, se dressent des écriteaux qui portent ces mots : «Traversée des Piétons». Ce qui ne veut pas dire seulement que les piétons ont le droit de traverser à ces passages à niveau, mais encore qu'ils n'ont pas le droit de traverser ailleurs. Car tout écriteau doit être interprété dans le sens le plus restrictif, le plus prohibitif, le plus vexatoire. Le juge a acquitté le piéton présomptueux, et déclaré que le préfet de police allait un peu fort. Mais ce petit procès vient à l'appui de ce que nous prétendions l'autre jour: plus une civilisation est avancée, plus elle est perfectionnée, plus elle apporte d'entraves à l'indépendance de l'homme et à la liberté du citoyen, par un lourd héritage de lois, de règlements, de conventions, de préjugés, de contrats sociaux qui, s'accumulant, compliquent la vie de l'individu et finissent par la rendre impossible. Nous croyons aller vers l'affranchissement; nous nous engageons dans une morne servitude physique, intellectuelle et morale. Nous jouissons d'un attirail extrêmement perfectionné d'entraves, de brancards, d'œillères et de menottes, qui fait l'admiration des esprits civilisés et laisse seulement aux cœurs barbares le droit de pleurer une archaïque liberté. Un sauvage, dans un pays sauvage, peut aller à droite, à gauche, chasser le gibier qui n'est à personne, se coucher sur l'herbe, s'habiller suivant sa fantaisie ou ne pas s'habiller du tout. Le premier écriteau que dresse la civilisation, dès que l'homme sait écrire, est ainsi conçu: «Défense de chasser», ce qui en certains pays veut dire : «Défense de manger». Ensuite, on peut lire: «Défense de passer». Et cette inscription devient bientôt inutile, du fait qu'à droite et à gauche il y a des murs et des grilles. Défense de s'asseoir sur l'herbe. L'homme affranchi par la civilisation est contraint de suivre la grande route, et de prendre la file. De temps en temps, aux carrefours, un gardien de la paix arrête d'un geste le morne piétinement du troupeau, ou bien il l'oblige à tourner autour d'un bec de gaz... De temps en temps, aux carrefours, un adjudant de la guerre prélève une partie du troupeau, qui prend alors le nom glorieux de troupe et dont l'esclavage se précise extérieurement par des mouvements uniformes, mécaniques et meurtriers. Il n'y a pas seulement la servitude obligatoire... (Ce n'est pas un pléonasme, car nous pratiquons des servitudes volontaires.) Le civilisé doit s'habiller comme tout le monde, penser comme tout le monde (ce qui est une façon de ne pas penser du tout) et refréner ses sentiments spontanés pour éprouver des sentiments réglementaires. Car, pour le civilisé, la tyrannie est dans la loi, mais surtout dans la mode. Et il y a une mode inflexible pour la façon de s'habiller, de penser, de juger, de sentir, de s'amuser ou d'avoir de la peine. Aucun homme civilisé n'a la liberté de ses gestes extérieurs ou de ses sentiments intimes. Pis encore: par le jeu, en filières, des hiérarchies et des obligations sociales, aucun homme civilisé n'est indépendant vis-à-vis des autres hommes. Vous me répondrez : «Jean-Jacques Rousseau a déjà écrit ça.» Si Jean-Jacques Rousseau a écrit ça, avant les révolutions qui ont alourdi nos chaines et serré plus étroitement nos entraves, il a eu grand tort de se plaindre. Car Jean-Jacques Rousseau pouvait herboriser dans les bois qui bordent la Seine sans y pénétrer par escalade ou bris de clôture. Et je suppose qu'il circule dans les Champs-Elysées, en compagnie d'autres sages défunts, sans que l'ombre d'un flic, armée de l'ombre d'un bâton, lui dresse procès-verbal pour avoir foulé les prés d'asphodèles en des endroits qui n'étaient point réservés par l'ombre d'un écriteau dû à l'ombre d'un préfet au passage de l'ombre des piétons.
G. de la Fouchardière.
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