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Les Carnets intimes de Marie Bashkirtseff
La publication du premier volume des Carnets intimes de Marie Batschkitssef (1) ordonnés et commentés par Pierre Borel fait couler beaucoup d'encre; et, véritablement, certaines pages de ces carnets, restées jusqu'ici inédits, nous font pénétrer au fond même d'une âme extraordinairement et précieusement ouvragée, communier plus intimement avec cette orgueilleuse slave morte à 23 ans, dans le bouillonnement quasi universel de son génie. Il se dégage de ces carnets une énergie radiante qui imprègne les êtres et les choses, délimite et marque cette civilisation cosmopolite et nomade qui cherche en vain son aire et son gîte et ne sait où fixer sa nostalgie. Car le sleeping-car n'est pas une patrie. Et c'est bien un peu de quoi meurt la frémissante Marie, d'une nostalgie poignante et sans point d'attache. Que ce soit en Russie, à Paris, à Nice, à Rome, à Naples, que ce soit au véglione ou à l'atelier. partout nous la sentons qui cherche la patrie de son âme. Et avec une passion et une angoisse qui projettent sur ce qui l'entoure des clartés parfois aveuglantes. Et cette patrie, il ne nous est pas indifférent à nous, provençaux, qu'elle l'ait presque découverte à Nice, lorsqu'après les tintamarres du Carnaval et les splendeurs des réceptions mondaines, elle s'arrête dans la vieille ville, se fait chanter par les enfants du Malonat: lou roussignou que vola, ou bien converse avec les fruitières et menues revendeuses de la rue de France, s'ébahissant, ravie, de leur trouver des âmes de race... J'avoue que le grand bruit fait autour de Marie Bashkirtseff, m'avait jadis un peu agacé, ne trouvant point dans son journal ni sa correspondance de quoi, véritablement, justifier le fol enjouement de certains esprits à son égard. Depuis, j'ai mieux compris la merveilleuse petite fille, car j'ai eu la chance de rencontrer un de ses plus fervents amoureux d'aujourd'hui, je veux dire Pierre Borel. Ce qui m'attira d'abord vers ce jeune confrère fut la qualité de l'enthousiasme et le lyrisme contenu qu'il apportait à la critique d'art. Or, j'ai toujours constaté que la valeur d'un homme, particulièrement d'un écrivain, est en raison directe de son potentiel d'enthousiasme et de ses dons lyriques. Je reconnais d'ailleurs que ces richesses naturelles produiraient peu de choses si elles restaient en friche, si une ferme volonté, un labeur clairvoyant et continu ne les mettaient en valeur chaque jour. Labeur de tout ordre, labeur de création, d'organisation, de rêve, labeur moral, labeur matériel. Pierre Borel est un travailleur acharné. Et puis, c'est un chercheur, un explorateur que la chance favorise. Il avait découvert déjà ces fameuses lettres dont il a fait le Roman de Courbet. La passion intellectuelle et cordiale dont il brûla dès son enfance pour la mémoire de Marie Bashkirtseff, lui a fait aussi conquérir, au prix de plus d'un déboire, et à travers mainte embûche le trésor inédit dont il publie aujourd'hui l'essentiel, avec un succès chaque jour grandissant.
Pierre Devoluy.
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