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L'Ecole unique
On semble avoir accepté jusqu'à présent comme une situation normale que les enfants pauvres n'aient droit qu'à une instruction rudimentaire, suffisante à leur condition sociale, tandis que les enfants riches, héritiers d'une bourgeoisie attachée aux privilèges de direction et d'autorité, avaient besoin d'une culture plus générale et plus soignée. Quelle aberration et combien de sources d'énergie sont ainsi restées inexploitées ! Un régime est la forme extérieure d'un état d'âme collectif. Ce qui constitue l'essence d'une République, c'est l'esprit critique et le sentiment de l'égalité. Il faut donc que l'enseignement y soit laïque et organisé d'une façon démocratique. C'est aux lois de la nature que l'enseignement doit remonter; c'est aux sources de la pensée et de la raison qu'il doit s'abreuver. Quelle morale, objecte-t-on pourra-t-il y trouver ? Cette morale éternelle dont M. Ferdinand Buisson a coutume de parler avec tant d'éloquence, elle est indépendante de toutes les confessions religieuses et de toutes les conceptions métaphysiques et elle se re trouve au fond de toutes les civilisations. On a voulu discréditer sa forme moderne en déclarant qu'elle est d'origine allemande, d'origine kantienne. Elle est, au contraire, éminemment française. Elle a été élaborée par cette lignée de grands penseurs qui, partant de Rabelais pour arriver à Rousseau en passant par Montaigne, Molière, La Fontaine, Fontenelle et tous les « philosophes » du. dix-huitième siècle, a fait jaillir de ses méditations sur la nature humaine et sur les conditions de son perfectionnement, des principes d'action qui, pour être essentiellement rationnels, n'en ont pas moins été capables d'animer d'un sublime enthousiasme les auteurs de la Révolution française. En réalité, où veut-on en venir ? A faire admettre qu'il n'y a qu'une morale, la morale religieuse, qu'un éducateur, le prêtre «Aux instituteurs, dit-on, la formation des esprits; au clergé la formation des âmes»; et voilà le prêtre à l'école publique. A cela nous répondons de toutes nos forces: le prêtre à l'église, soit... à l'école... jamais ! Pour lutter en faveur de l'école unique, nous avons à lutter contre des résistances formidables, nous en viendrons tout de même à bout. Nous devons, avant tout, garder intactes les conquêtes de la laïcité mais cela ne suffit pas, il faut entreprendre l'accession normale à l'égalité la plus absolue en matière d'enseignement. Il faut organiser démocratiquement l'enseignement public. A la base, doit s'ouvrir l'école primaire l'Ecole unique. Tous les enfants sans exception, riches ou pauvres, imbus ou non de conceptions métaphysiques, devront la fréquenter obligatoirement et gratuitement. Dans cette école, on ne fatiguera plus les cerveaux de connaissances encyclopédiques et indigestes. On éveillera des âmes et on formera des corps robustes. Dans l'école de village ou de quartier, dans les villes, le jour où elle aura pour mission de préparer tout l'élan de la jeunesse française vers les plus hautes espérances et les plus nobles ambitions, l'enseignement primaire ne sera plus une fin, mais une étape, la première. Il n'achèvera rien, mais il préparera utilement. Il façonnera dans l'enfant! en même temps que l'être physique, l'être moral encore informe, il fixera la pensée indécise et guidera la sensibilité désordonnée. II avivera sa curiosité native, entretiendra ses enthousiasmes et disciplinera ses émotions. Le maître ne sera plus alors un prédicant machinal, mais un «chercheeur de sources», quand l'enfant quittera ce foyer de vie intense et morale, il pourra se tourner vers la vie avec d'autres espérances qu'il n'en a eues jusqu'à présent, vers l'étude sévère où toutes les branches seront ouvertes à son activité enfin éveillée. Le passage de ce premier degré à telle ou telle branche du deuxième degré et, s'il y a lieu, à telle ou telle partie de l'enseignement supérieur, doit se faire ensuite d'après les aptitudes naturelles et le travail et non point d'après la fortune et la situation personnelle. Le principe de la sélection entraîne forcément celui de la gratuité. Il faudra qu'un jour, le plus tôt possible, les écoles ne coùtent rien, ni au Lycée, à ni l'école technique, ni à la Faculté, l'Etat se substituant aux familles nécessiteuses pour tous les frais d'entretien. En attendant que soit pleinement réalisé cet idéal, toute réforme particulière doit s'en inspirer.
Simon REYNAUD, député de la Loire.
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