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La Chine et les étrangers
De laborieuses négociations se sont engagées entre le gouvernement de Pékin et les représentants des puissances pour régler les incidents de Shanghaï et, si possible, mettre un terme au mouvement xénophobe qui agite la Chine. Pour autant que les pourparlers commencés par les puissances impliquent l'existence d'un Etat chinois capable d'exercer son influence sur les points les plus divers du territoire, ils ne sauraient donner lieu à des espoirs bien solides. Mais peut-être les signes de modération, de bon vouloir et de fermeté donnés par les légations seront-ils perçus et par les gouvernants titulaires de l'informe république et, derrière eux, par les dictateurs grands et petits qui subsistent dans le voisinage de la capitale ou dans les provinces, Quoi qu'il advienne, l'expérience devait être tentée. Les Européens sont sur la défensive. Depuis le traité de Nankin (1842) qui fut signé à la suite de la guerre de l'opium, ils ont constitué des colonies prospères autour desquelles se concentre la plupart du commerce chinois. Ces colonies ou établissements, empiétant d'une manière ou d'une autre sur la souveraineté régulière sont de quatre ordres: 1° Les concessions: Tien-Tsin,Kiu-kiang, Newchwang, Canton et autres ports ouverts au trafic international. Ici, un Etat européen reçut le terrain à bail et son consul est à la tête de l'exécutif. A Tien-Tsin, on compte treize concessions distinctes, administrées soit par un conseil municipal élu (concession anglaise), soit par un conseil nommé (concession française), soit simplement par l'autorité consulaire. L'Etat, bénéficiaire de la concession, a sous-loué le terrain et les recettes qu'il s'est ainsi procurées ont servi à la construction des routes, égouts, etc. 2° Le «setlement» international et le « setlement» français de Shanghaï. Le sol n'a point été cédé à bail on s'est contenté de le délimiter et de le réserver aux Européens, les propriétés chinoises subsistant comme par le passé. Mais les Européens ont été autorisés à constituer un gouvernement municipal: police etc. Le setlement anglais (1843) s'est réuni en 1863 au setlement anglais, la zone française se dérobant à la fusion. Il existe donc une municipalité internationale de Shanghaï et une municipalité française de Shanghai régnant dans des domaines séparés. 3° Mentionnons encore les communautés européennes qui se sont organisées spontanément sans que des droits définis leur soient octroyés (exemple Chefoo) et d'autres communautés (exemple Yochow) qui doivent au gouvernement chinois l'aménagement de leur ville et jouissent de la tutelle mixte du taotai chinois et de l'administrateur des douanes. 4° A Pékin, le quartier des Légations (depuis les protocoles de 1901 et de 1904) forme une sorte d'enclos privilégié, capable d'être mis en état de défense, occupé par des gardes européennes et japonaises, régi par les décisions du corps diplomatique qui nomme l'indispensable commission administrative. L'occupation militaire du chemin de fer de Pékin à Moukden (jusqu'à Shan-Kai-Kiran) par des troupes européennes et japonaises complète le système. Ainsi se manifeste l'intrusion d'un continent dans un continent. Cet état de choses est souvent comparé à ce qui se rencontrait dans la Turquie d'avant 1914. Bien à tort. Aucune transition ne se manifeste entre les deux mondes qui s'affrontent se pénètrent. L'assimilation, quand elle intervient, n'est que superficielle; elle divise ceux qu'ell touche, élargit l'abîme qui les séparait dans le passé. L'entrée en scène du «général chrétien», à l'époque même où la Chine se dresse contre l'étranger, est éloquent à cet égard, Les puissances ont eu le tort, à Washington, de promettre la réforme d'un régime dont nous n'avons décrit que les traits les plus généraux pour achever le tableau forcé serait de décrire les institutions judiciaires compliquées ** inefficaces imposées par les Européens, les règlements qu'ils ont dû faire prévaloir à Pékin pour sauvegarder des intérêts qui n'ont parmi les indigènes aucune contre-partie. Une réforme radicale est hors de vue parce que la Chine n'a pas de gouvernement central et parce que, s'il prenait corps, le plus qu'il pourrait faire serait de mimer l'Europe sans résultat vraiment utile. Et, cependant, une irrésistible poussée chinoise se produit vers ces établissements étrangers où s'accumulent tant de richesses. Des illusions ont été créées, des passions ont été excitées, qui seront à coup sûr rudement démenties, ou signifieront la fin plus ou moins violente d'une belle colonisation.
PERTINAX
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