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L’État va sans doute racheter Hauteville-House, la maison de Guernesey où Victor Hugo vécut pendant quinze ans. A propos de cet exil, il est curieux de rappeler une anecdote qui, si elle n'ajoute rien à la gloire du poète, a le mérite d'être assez savoureuse.
Lors du coup d'Etat, Victor Hugo et Schoelcher avaient fui de Paris ensemble. Peu après à Bruxelles, Schoelcher, dînant chez Victor Hugo, celui-ci l'interpelle à travers la table - Ah ! mon cher, vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une belle peur, l'autre jour. J'ai cru que nous étions perdus. Et, s'adressant aux autres convives : - Nous nous rendions à la gare du Nord, dans un omnibus de la Compagnie. Vient à passer un régiment d'infanterie. Ce diable de Schoelcher, oubliant toute prudence, passe la tête à travers la portière et crie: « A bas César!» J'ai eu toutes les peines du monde à le retenir.
Deux ans plus tard, Schoelcher était chez Hugo. Ce dernier lui dit : Vous rappelez-vous, Schoelcher, le jour de notre fuite ? Quelle folie c'était de notre part de crier sur le passage de ce régiment: « A bas César ! »
Cinq années s'écoulent. Nouvelle visite à Hauteville-House. Au dîner, on parle du courage civique. Oh! mon ami, dit Hugo à son vieux compagnon d'exil, vous souvenez-vous du jour où nous avons quitté Paris après le coup d'Etat, quand nous avons rencontré ce régiment en marche, et que, bouillant de colère à la vue de ces bourreaux de nos libertés, je n'ai pu me tenir de crier: « A bas César ! » Je vous vois encore près de moi, me saisissant par les pans de mon habit pour me faire rasseoir dans la voiture et me conjurant de me taire...
L'INDISCRET.
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