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Le Provençal de Paris - 28 juin 1925

CORRESPONDANCELe Provençal de Paris 1925 06 28 la découverte de l'Amérique et l'apport de la linguistique 1
A propos de Christophe Colomb

Monsieur le Directeur, Auriez-vous un tout petit coin, dans votre aimable Journal, pour accueillir encore quelques mots sur la découverte de l'Amérique? Peut-être feront-ils un peu plus de lumière sur ce débat obscur.
Si comme je le pense les mots ont un sens, l'Amérique a certainement été connue des Anciens. Les Péruviens primitifs, par exemple, s'appelaient eux-mêmes, avant la conquête, les Aymaras, comme en témoignent les chroniques du temps, et qui n'est qu'une altération de scribes ignares du grec amayros, « dans l'ombre »; ce qui s'accorde d'ailleurs avec le mot Pérou, du grec péra-au, « qui est aux confins de la lumière, au couchant ». Chez les Grecs, le verbe amayriskó (présent de l'indicatif) et amayriskein (à l'infinitif) signifie « être dans l'obscurité », c'est-à-dire opposé à la lumière, aux antipodes. Dans ce cas, cette dernière expression ne peut venir que de anti-photos, « opposé à la lumière» (et on devrait dire anti-phote) au lieu de anti-podos, « ceux qui marchent, les pieds opposés aux nôtres », suivant les lexicographes. L'image est d'une tout autre envergure. Le cas échéant- malgré la tradition (traditio = trahison) - le patronage d'Améric Vespuce ne serait qu'une légende, parmi tant d'autres...
Au moyen âge on parlait déjà de l'Ile Antilia, dont le nom aurait été attribué aux îles dites Sous-le-Vent par Christophe Colomb, qui les désigna, dit-on, de la sorte, de l'espagnol ante-isla, « avant l'Ile », ou « qui précède la grande île », l'Amérique ; c'est une version.
En voici une autre qui la vaut bien: Antillia ne vient nullement de l'espagnol « ante-isla », mais du grec anti-Hélias, « opposé au soleil levant ». Et c'est à la suite d'une mauvaise leçon qu'on a appelé les Antilles : « les lles Sous-le-Vent », au lieu de les Iles sous-le-Levant qui est la traduction exacte de Anti-Hélias, et signifie les Iles anti-photes, dont on a fait antipodes.
Il manque à cette thèse la consécration de l'histoire, j'en conviens; mais l'histoire n'est-elle pas souvent une sorte de communiqué officiel pro populo barbaro ? Je poserai, à ce sujet, cette simple question aux savants : « Qu'est-ce donc que cette fameuse Ile de Thulé, qui n'a jamais été définie par personne et dont la situation exacte a toujours été ignorée des géographes modernes ? » Or que veut dire le mot Thule ? Si l'on interroge le grec, Thulé, vient de dû et Hélé, « l'endroit où le soleil se couche » Dú est le radical du verbe duomai qui signifie « se coucher en parlant des astres ». Dû Hélé, prononcé avec un accent dur à la mode germanique, a donné la contraction Tu-lé, « le point opposé au Levant », « sous le Levant » ou anti-phote.
Ces présomptions se trouvent encore fortifiées d'une autre heureuse rencontre : Les anciens peuples primitifs du Mexique s'appelaient Toltèques, et ce nom est composé de Thulé et teuchos, les natifs, les originaires ou indigènes de Thulé; car le verbe grec Teuchein exprime l'action de créér, faire naître. Le nom du Mexique lui-même, primitivement mejico, est le grec Mesig-uô, « au milieu de l'eau », autrement dit l'Ile. Ce mot ne vient donc point d'un ancien Dieu autochtone comme on le raconte. Il y a dans tous ces récits de la hablerie espagnole qu'on aurait tort d'accepter sans contrôle. Et les aztèques ? n'est-ce pas, du grec astékos, les citadins, les gens polis, civilisés ? Et les Tarascos, les perturbateurs, les révolutionnaires, voire les envahisseurs, du grec Tarachos ? Tous ces rapports singuliers ne sont-ils pas déjà suggestifs ? J'ajouterai à ces hypothèses étymologiques des articulations de fait. On a découvert au Mexique des statues d'idoles identiques à celles des Egyptiens, des vases en terre cuite rappelant ceux des Etrusques et couverts de figures qui représentent des divinités grecques, grecques, romaines et égyptiennes. Ces documents illustrent bien à propos l'argument linguistique. Et tout cela serait sans aucune portée ?
Il n'y a là, évidemment, que jeux de mots et coïncidences archéologiques; mais le savant Thiers n'a-t-il pas dit : « Qu'on me donne la signification des mots, et je referai l'histoire du Monde ? » Et Cuvier n'a-t-il pas reconstitué le mastodonte avec un seul de ses os ?
Je ne prétends pas résoudre le problème. Il me semble seulement que ce point de vue est de nature à élargir nos horizons et orienter les esprits vers de nouvelles recherches. Le monde a soif de vérités ! Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments distingués.

L. P. Dujols. Ancien Professeur de Lettres.

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