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Hors d’oeuvre
Un an et un jour
Chaque jour, nous apprenons qu'un collier de perles a été perdu ou trouvé sur la voie publique. Les colliers de perles sont de la nature nomade des parapluies, encore qu'ils soient moins utiles et proportionnellement moins nombreux. Mais, étant donné d'une part la proportion des colliers de perles par rapport aux parapluies, d'autre part la proportion des colliers de perles perdus par rapport aux colliers de perles vendus, il semble bien que les dames négligentes perdent leurs colliers tout aussi facilement que les messieurs distraits sèment leurs parapluies. De deux choses l'une: ou bien les dames ne tiennent pas du tout à leurs colliers de perles; ou bien les colliers de perles ne tiennent pas du tout au cou de leurs propriétaires. La première hypothèse ressortit à un élément de psychologie féminine: plus une femme a désiré violemment, ardemment un être ou un objet, plus elle a de dédain et de mépris pour cet objet une fois qu'elle l'a obtenu; elle laisse alors tomber le type ou l'objet; le type se ramasse tout seul et il se trouve généralement quelqu'un pour ramasser l'objet... Or, de tous les objets, c'est un collier de perles qu'une femme désire le plus violemment, tant qu'elle ne l'a pas. Dans la deuxième hypothèse, on peut être étonné que la science moderne, secondée par l'industrie, n'ait pas encore inventé un truc, un système de clôture ou de cadenas perfectionné pour assujettir au cou le collier... Car enfin la science, secondée par l'industrie, a inventé des systèmes d'agrafes, de lacets et de jarretelles si ingénieux qu'une dame ne perd jamais sur la voie publique ses bas, son pantalon ou son soutien-gorge, à moins d'y mettre une extrême bonne volonté. Peut-être pourrait-on retrouver le secret de cet ingénieux fermoir médiéval dont le modèle est déposé au musée de Cluny, et grâce auquel, pendant la longue période des Croisades, aucune ceinture de chasteté ne fut jamais déposée au bureau des objets trouvés. D'un autre point de vue, les colliers de perles nous permettent d'apprécier, non pas seulement le désintéressement des personnes qui les perdent, mais encore l'honnêteté des personnes qui les trouvent. Il ne faut pas dire: « On est honnête ou on ne l'est pas. » Car, sans être absolument honnête, on peut être relativement honnête, à moitié honnête. Il y a beaucoup de gens comme ça... Il y a, comme ça, cette dame qui, le 18 mars 1924, trouva dans la rue de la Tour un collier de 302 perles égaré par une Américaine, et qui, avant-hier 26 juin 1925, l'apporta à M. Labat, commissaire de police. Cette dame avait appliqué à l'envers le règlement d'après lequel un objet trouvé doit être confié tout de suite à la police et revient, au bout d'un an et un jour, à celui qui l'a trouvé, s'il n'est pas réclamé par celui qui l'a perdu. A l'envers... c'est-à-dire dans le bon sens.. En effet, celui qui a perdu quelque chose mérite d'être puni pour son étourderie. Celui qui a trouvé quelque chose mérite d'être récompensé pour sa vigilance et sa perspicacité. Par conséquent, le règlement doit être ainsi compris : Toute dame à moitié honnête qui aura trouvé un collier de perles sur la voie publique aura le droit de s'en parer pendant un an et un jour. Après quoi, elle devra rendre le collier à sa légitime propriétaire. Tout monsieur à moitié honnête qui aura trouvé un portefeuille sur la voie publique aura le droit d'en utiliser le contenu pendant un an et un jour, et de tenter sa chance afin de faire fortune. S'il réussit, une fois le délai expiré, il restituera à l'ayant-droit la somme, aggravée des intérêts... Evidemment, il y a les risques provenant du jeu, des femmes et des banquiers. Mais le portefeuille court les mêmes risques entre les mains de son légitime propriétaire. Et le légitime propriétaire, en semant son porte-feuille sur la voie publique, a couru le risque beaucoup plus grave que ce porte-feuille, au lieu d'être trouvé par une personne à moitié honnête, fût ramassé par une personne pas honnête du tout. Toutes réserves faites pour un projet que je me permets de soumettre amicalement à M. Caillaux, et qui ferait tomber dans les caisses de l'Etat le contenu des porte-feuilles égarés et le produit de la vente des colliers de perles quotidiennement perdus par les Américaines. (Le fait de perdre quelque chose sur la voie publique devant être considéré comme une contribution volontaire ou un effort de restitution anonyme.) Et puis, après tout, ce projet ne ferait que généraliser le système appliqué aur parieurs, ou plus exactement aux parias des champs de courses. En effet, tout ce que nous perdons aux courses finit par tomber, sans espoir de récupération, dans le panier percé de l'Etat.
G. de la Fouchardière.
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