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Entre nous
On se plaint couramment que notre époque ignore la politesse. La faute en est peut-être à la vie fiévreuse que nous menons. On se bouscule dans les métros et les omnibus. Personne n'a le temps, comme jadis, de se répandre en courbettes, en compliments, en salamalecs. On n'a plus le sens des nuances dans la courtoisie comme cet amphitryon qui, recevant à sa table un cardinal, une duchesse et un vieil ami d'enfance, trouvait pour chacun de ses convives une formule appropriée. Son Eminence, disait-il au premier, daignera-t-elle accepter du turbot ? Madame la duchesse, disait-il à la seconde, me fera-t-elle la grâce d'accepter du turbot ? Enfin, au vieux camarade assis au bout de la table, il lançait un laconique : Du turbot ? Cependant, quand on exagère les raffinements, on choit bien vite dans le ridicule. Au dix-huitième siècle, vivait à Rome un ecclésiastique original et facétieux, bien connu dans la ville pour ses excentricités, et qui, pour faire la satire des formalités hiérarchiques, se couvrait la tête de trois chapeaux, lesquels s'emboîtaient exactement l'un dans l'autre. Quand il rencontrait un simple monsignore, il le saluait de la main droite en levant le premier chapeau. S'il s'agissait d'un évêque, il levait le premier chapeau avec la main droite et le second avec la main gauche. Enfin, croisait-il un cardinal, il levait d'abord les deux premiers chapeaux comme pour un évêque, puis, actionnant une ficelle qui passait sous son costume et était attachée à son pied, il faisait lever la partie antérieure du troisième couvre-chef. Non, ne regrettons pas cette époque d'exagération! Mais souvenons-nous simplement du conseil de Voltaire : «La politesse est à l'esprit Ce que la grâce est au visage !»
La vie est toujours plus aisée, plus agréable aussi entre gens courtois.
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