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La chance d'Erik Satie
par Georges PIOCH
Erik Satie, qui vient de s'éteindre dans la soixantième année de son âge, était un musicien fort inventif et un homme de beaucoup d'esprit. Quand je fis sa connaissance, voilà... quelques années, il était quelqu'un comme le musicien officiel de la Rose-Croix. En ce temps-là, il se donnait, mais sans véritable profit, quelque mal afin de régler sur l'esthétique wagnérienne sa veine abondante en fantaisie. Il s'attirait ainsi les ironies choisies de mon vieil ami Willy, qui coiffait alors, dans l'Echo de Paris, le bonnet de l'Ouvreuse des Champs-Elysées... Ce qui, son goût très sûr aidant, lui aura permis d'introduire bien des gens à l'amour de la véritable musique et des véritables musiciens. Une dizaine d'années plus tard, je retrouvai Erik Satie chez Jane et Robert Mortier qui, elle pianişte, lui peintre, sont de beaux artistes sinceres. Aux égards qui lui étaient témoignés dans ce milieu de mes meilleurs amis, je découvris qu'Erik Satie était devenu, comme tout le monde, chef d'école... L'école s'est appelée, je crois, dans la vie musicale, l'Ecole d'Arcueil. Je n'omis pas de féliciter Erik Satie de la dignité où l'avait porté son mérite. J'observai qu'il essuyait, d'un sourire ironique, l'hommage où j'essayais de tenir pour lui plaire. Ce qu'il me répondit me faisait suffisamment entendre qu'il avait, en vieillissant, contracté d'esprit autant que personne, et qu'il en avait ce bénéfice de n'être point enfumé, point borné par le sonore encens de ses disciples. Puis, je le perdis de vue. Mais ses œuvres Gymnopédies et Sarabandes, Morceaux en forme de poires, etc., continuaient de pourvoir, chez moi, à un agrément fréquent en stupeur.... Son Socrate, qui est d'une autre veine, l'a révélé musicien sérieux, émouvant, et non sans puissance. Il m'est revenu qu'il avait, lui que son âge approchait de la bienheureuse ataraxie, fini par se prendre au sérieux, et qu'il entendait complaisamment à la louange excessive qui l'assaillait.. Déplorons-le. Il avait tant d'esprit! Et le naufrage, chez un honnête homme, de la clairvoyante ironie, est toujours chose grave !.... II n'est plus. Et tout va s'apaiser. Ceux qui, pour le célébrer, abusaient un peu trop du paradoxe vont, en le remettant à sa place, lui faire la bonne justice qui, toujours, lui fut due. Ce qui n'était, somme toute, que le « cas Erik Satie » et je ne vous apprends pas que les cas sont aussi nombreux et divers dans l'art que dans la pathologie ce cas va se réduire dignement au respect mérité par ce charmant musicien mineur qui eut beaucoup d'idées musicales, et des plus étonnantes; qui inventa étrangement, mais en s'ingéniant trop à se moquer des gens et de la musique par-dessus le marché. Plus robustement doué, plus viril, plus profond, et par cela même, plus sain, plus comique, il se fût égalé peut-être, dans l'opéra-bouffe, au Rameau de Platée, au Rossini du Barbier, au Verdi de Falstaff et au Chabrier de l'Etoile. Les idées ne lui manquaient certes pas ; mais il était pauvre de la matière artistique où elles se fussent épanouies. On lui faisait grand tort, si on lui faisait grand plaisir, quand, dans certaines manifestations « d'avant-garde », on allait, non seulement jusqu'à l'égaler, mais à le préférer à un Gabriel Fauré, à un Debussy, à un Dukas, à un Ravel, à un Florent-Schmitt, auprès desquels l'éclat qu'il jeta est quelque chose comme la flamme d'un bouton de capote comparée à l'éclat du soleil. Mieux eût valu, je crois, lui épargner certains retours de la fortune en le considérant pour ce qu'il fût vraiment: un excellent humoriste de la musique... Ses plus vifs laudateurs, ceux qui se disaient ses élèves. ont maintenant un devoir à remplir: c'est de veiller à ce qu'il repose dans la juste renommée qu'il mérita. Il leur a donné le goût de la curosité, la répugnance au poncif et au banal; il leur a inspiré une certaine hardiesse. Ainsi les a-t-il fertilement obligés. Mais il leur a appris, aussi, la façon d'« épater le bourgeois ». Ils se souviendront de cette formule de Flaubert: « J'appelle Bourgeois celui qui pense bassement ». Ils découvriront ainsi que le bourgeois n'a jamais mérité que l'on perdît de son temps et de son talent à l'épater. Nos pontifes y suffisent largement en le flattant assez dans ses principes pour subsister de lui... Ca leur passera, comme dit l'autre... Ça leur a passé déjà... MM, Honegger, Auric, Poulenc, Mlle Taillefer, etc., se manifestent aujourd'hui ce que, en réalité, ils étaient depuis toujours de véritables et bons musiciens doués pour produire de la véritable et bonne musique. Ils se sont dépouillés d'une bizarrerie: appliquée et, peut-être facile, comme le vrai vin se dépouille de l'aigreur qui, dès l'abord, le faisait agréable au palais des gens indignes de bien boire. Cela, c'est l'évolution ordinaire à tous ceux qui ont vraiment du talent. Dussent-ils me consacrer, victime ample, à M. Raymond Roussel, je prédis que nous verrons prospérer dans cette évolution, les écrivains surréalistes, les musiciens surréalistes, les peintres surréalistes, et tous ceux qui seront autrement "istes" dans le prochain avenir. Quand je lis un livre de M. André Breton, ou de M. Robert Desnos, ou de M. Louis Aragon, ou de M. Joseph Delteil, ou de M. Philippe Soupault, quand j'entends une musique des compositeurs qui sont comme leurs frères en esprit, j'y vois suffisamment les signes de ce qui sera leur ceuvre rassérénée et viable, pour me moins émouvoir de leurs excès que de leur contribution à la belle espérance. La médiocrité, seule, est, en art, un insupportable excès. La chance d'Erik Satie fut bien mélancolique.
Georges PIOCH.
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