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Hors d'Oeuvre
Le parfait guérisseur
Le procès qui évoque Jean Béziat, d'Avignonet, devant la Cour d'Appel de Toulouse, est amusant en ce qu'il oppose les guérisseurs aux médecins. Pour les médecins, le mot « guérisseur » est un terme péjoratif, qui doit être pris en mauvaise part; un guérisseur est un gâcheur de métier, qui doit être puni par la loi. Aussi Me Arnal, défenseur de Jean Béziat, a-t-il commis une erreur lorsque, dans sa plaidoirie, il a voulu expliquer le cas de son client : - On reproche à mon client, non pas d'avoir guéri, mais d'avoir guéri sans diplôme. C'est exactement le contraire. On reproche à Jean Béziat, non pas précisément d'avoir soigné ses malades sans diplôme, mais de les avoir guéris. Le corps médical ne se serait pas ému si Jean Béziat n'avait pas eu l'inconvenance de réussir ses miracles; en les ratant, il eût contribué à la confusion des guérisseurs et au prestige des médecins diplômés. Chaque corbillard emportant vers sa dernière demeure une victime de Jean Béziat eût été pour la Faculté un char triomphal; et les docteurs de la région n'eussent pas songé à entraver une aussi précieuse démonstration. Jean Béziat, de son côté, ne veut pas être confondu avec les médecins et se défend d'avoir employé des méthodes médicales. Il n'a usé que de procédés métaphysiques. Il avait l'air de pratiquer des massages; il faisait des impositions de mains ; il ne s'adressait pas directement à la chair, mais à l'esprit. A propos d'impositions, le guérisseur d'Avignonet sest montré juriste beaucoup plus subtil que son avocat. Car il a justifié sa profession du point de vue fiscal. - Depuis l'année dernière, je suis imposé par le fisc sur ma profession de guérisseur. Je vais donc être obligé, à mon grand regret, de donner dans le travers des médecins et de présenter à mes clients des notes d'honoraires... Si on me poursuit, j'attaquerai le ministre des finances qui m'impose sur une profession dont le ministre de la justice m'interdit l'exercice. M. Caillaux est prévenu. Et Jean Béziat a montré dans sa riposte un sens fort opportun de l'actualité. Or, si la profession de guérisseur se justifie par des nécessités budgétaires, elle se justifie également par des considérations scientifiques. Nul ne songe à nier le magnétisme, qui est une loi d'attraction universelle, dans le domaine des choses inertes comme dans le monde animal. Nul ne songe à nier le pouvoir curatif de certaines plantes, de certains corps chimiques, de certains fluides. Telles essences sont bienfaisantes; d'autres sont des poisons mortels. Il est indiscutable que certains êtres humains ont en eux un don de suggestion, de magnétisme, un pouvoir sédatif ou irritant, une aptitude naturelle à dégager le bien ou le mal, par émanation. Certains êtres humains sont des remèdes, d'autres des poisons. Si vous accordez à l'opium la «virtus dormitiva» refuserez-vous la "virtus curativa" à une créature faite à l'image de Dieu, source de toute grâce ? Pour être guérisseur, il faut être doué. Il faut surtout avoir foi dans son propre pouvoir. Les fumistes et les charlatans sont vite brûlés. Les grands sorciers opèrent par voie de contagion. Pour être thaumaturge, il faut d'abord être lointain. Ceux qui vont vers le miracle doivent commencer par faire un pèlerinage. On ne voit pas bien un guérisseur installé à Paris; on ne voit pas bien une source thermale ou miraculeuse dans la banlieue... Avignonet et Lourdes sont amirablement situés, Le zouave Jacob, Messmer, Cagliostro et le curé d'Ars avaient la foi. Il faut aller très loin pour joindre Jean Béziat ou mettre son mal à tremper dans la piscine surnaturelle. Quant à l'abbé Soury et à l'abbé Hamon, personne ne les a jamais vus : ainsi, participant à la nature divine, ils tiennent leur pouvoir de l'invisibilité et du mystère ! Par contre, voici la saison où vous pouvez observer un phénomène affligeant: Des prêtres en grand nombre vont soigner leur foie à Vichy. Des médecins en grand nombre, des médecins qui sont malades (et c'est bien leur tour), sont attirés à Lourdes, également par leur foi. Ce sont de mauvais médecins et des prétres mécréants, qui n'ont aucune confiance dans leur propre spécialité.
G. de la Fouchardière.
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