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L'ART ULTRA-MODERNE LES "FAUVES" CONTRE LES "POMPIERS" 
Il est de tradition, que les expositions universelles soient prêtes deux mois après leur inauguration. Celle des Arts Décoratifs n'a pas failli à la règle. Maintenant, elle commence à prendre figure et l'on peut juger de son intérêt qui est indéniable. Pour la première fois, l'art moderne se présente dans son ensemble, et les esprits les plus hostiles sont obligés de reconnaître qu'un immense effort a été tenté pour sortir des ornières. On a même l'impression, parfois, que les créateurs ont quitté les chemins battus pour galoper à travers champs... C'est dans l'Art que le génie propre à chaque nation s'identifie le mieux. Par exemple, il est certain que les œuvres françaises ne s'éloignent jamais de la mesure, tandis que les productions soviétiques semblent échapper à un cauchemar. Mais, pourtant, de tous les pavillons se dégage un air de famille et la raison en est sans doute que des influences semblables ont été senties par les artistes de tous les pays.
Au premier plan de celles-ci, il faut placer les tendances de la peinture moderne. Les beaux arts (peinture, sculpture, musique, etc.) sont toujours précurseurs des arts appliqués et lorsque les premiers cubistes exposèrent leurs toiles, sans doute ne se doutaient-ils pas qu'un jour les décorateurs, les architectes mêmes se recommanderaient d'eux. Aussi nous a-t-il semblé qu'une visite à la jeune peinture pourrait en quelque sorte servir d'initiation à tous ceux d'entre nos lecteurs qui visiteront l'exposition ou qui s'intéressent à la décoration moderne. La première fois qu'un homme intelligent, cultivé, de bon goût, visite les salles de certains salons, les Indépendants, par exemple, il doit se demander s'il ne s'est pas égaré dans un asile de fous. Puis, à la réflexion, il sourit et se croit en présence d'une de ces farces d'atelier dont les rapins ont le secret. Mais il y aura toujours un exposant pour lui expliquer que ces œuvres sont on ne peut plus raisonnables et sérieuses. Alors, il essaiera de comprendre. Y arrivera-t-il? C'est une autre histoire, comme dit Kipling.
Un peintre vraiment moderne, un « fauve », se distingue d'abord d'un « pompier », d'un artiste respectueux des enseignements des écoles, parce qu'il se classe dans une des nombreuses catégories en « istes » de l'esthétique contemporaine. Il sera « cubiste », « futuriste », << synchroniste », «expressionniste »... et, quelquefois « fumiste », mais n'est-il pas prêt de l'avouer. Le meilleur moyen de les voir évoluer dans leur milieu, c'est d'aller un soir, boulevard Montparnasse, au café de la Rotonde. C'est une véritable tour de Babel. Toutes les langues, toutes les races s'y donnent rendez-vous et il est de tradition d'y arborer les tenues les plus invraisemblables. Les femmes, surtout, déploient une élégance qui doit être la meilleure sauvegarde de leurs vertus. Et c'est dans cette atmosphère tabagique et bruyante que s'élaborent les théories qui ne dureront souvent pas plus de temps qu'un rond de fumée ou qu'une gloire. On y parle tant d'idiomes qu'on ne se comprend pas toujours, mais qu'importe? Même en français, les axiomes de l'esthétique moderne ne sont pas beaucoup lus intelligibles. Qu'on en juge par ces quelques extraits empruntés à un livre de Guillaume Appollinaire sur la peinture cubiste:
« Ce portrait, car c'est un portrait exposé en 1912, exprime à peu près comment les peintres cubistes voient la figure de leurs contemporains. »
« Ce qui différencie le cubisme de l'ancienne peinture, c'est qu'il n'est pas un art d'imitation, mais un art de conception qui tend à s'élever jusqu'à la création. En présentant la réalité conçue ou la réalité créée, le peintre peut donner l'apparence de trois dimensions, peut en quelque sorte cubiquer. Il ne le pourrait pas en rendant simplement la réalité vue... »
Appollinaire distinguait quatre tendances dans le cubisme:
Le cubisme scientifique. « C'est l'art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés, non pas à la réalité de vision, mais à la réalité de connaissance. Le cubisme physique « qui est l'art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés pour la plupart à la réalité de vision ».
Le cubisme orphique « tient des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés, non à la réalité nouvelle, mais entièrement créés par l'artiste et doués par lui d'une puissante réalité ».
Le cubisme instinctif est une variante de l'orphique...
Mais tout cela c'est de l'eau de roses devant les manifestes lancés par de charmant fantaisiste italien qui a nom Marinetti et dont les proclamation firent la joie de ses auditeurs parisiens, il y a une quinzaine d'années. C'est lui le créateur du futurisme auquel nous devons, entre autres chefs-d'œuvre, « les symphonies bruitistes » avec accompagnement de klaxon. « Peindre d'après un modèle qui pose, écrivait Marinetti, est une absurdité et une lâcheté mentale, même si le modèle est traduit sur le tableau en formes linéaires, sphériques ou cubiques... Donner une valeur allégorique à un nu en tirant la signification du tableau de l'objet que le modèle tient dans sa main ou de ceux qui sont disposés autour de lui est pour nous la manifestation d'une mentalité traditionnelle et académique. Cette méthode, assez semblable à celle des Grecs, de Raphaël, du Titien, de Veronèse est bien faite pour nous déplaire... » Tout ceci datant d'ailleurs de la prime jeunesse de ces tendances, entre 1908 et 1912. En général, les plus fauves d'entre les fauves se sont domestiqués et certains sont même arrivés à une maîtrise à laquelle les pompiers eux-mêmes sont obligés de rendre hommage. André Lhote en est un vivant exemple.
Mais, dira-t-on, tout ceci n'est qu'une vaste plaisanterie et ces braves gens n'ont jamais cru un instant leurs élucubrations. Le problème est peut-être plus complexe. Dans toutes ces phrases il y a d'abord, c'est certain, le désir innocent d'épater le bourgeois ». Mais il y a peut-être autre chose, L'aventure du douanier Rousseau est significative. Il y a une vingtaine d'années, quelques bons copains, parmi lesquels on trouve Jarry, l'auteur d'Ubu-Roi, André-Salmon, Guillaume Appollinaire, font la connaissance, dans un petit café, d'un douanier retraité. Le brave homme a une innocente manie, la peinture, et un péché mignon, la bouteille. Peintres et écrivains voient l'occasion d'une blague sans précédent. Ils gagnent la confiance du douanier, s'extasient sur sa peinture et organisent une exposition de ses œuvres. Ils donnent en son honneur des banquets où le nouveau génie est salué de discours macaroniques. Ils le persuadent même d'aller chercher à l'Elysée une Légion d'honneur qui lui est due. Je vous laisse à penser l'accueil qui fut réservé à Rousseau! Devant tant de gloire, le douanier se consacra tout entier à son art. Il perfectionna sa technique, les marchands de tableaux achetèrent sa production et les amateurs suivirent le mouvement, bien entendu. Le douanier devint célèbre, riche, vénéré ! Les amis de la première heure, artisans de sa gloire, se trouvèrent dépassés par les événements. Furent-ils pris à leur propre jeu et n'osèrent-ils pas renier une blague si profitable au douanier et à ses marchands? Au contraire, s'aperçurent-ils, au bout de quelques mois, que sous des dehors ridicules, le bonhomme avait un réel talent? Voilà ce que nul ne saura jamais.
Courteline, le grand écrivain, possède chez lui un musée des horreurs. Il a entassé dans une pièce tout ce qu'il a pu récolter d'objets ridicules, niais, prétentieux, caractéristiques du mauvais goût. Il possédait en particulier un tableau qui était le plus bel ornement de cette collection. Un jour, un critique d'art vint le voir et s'extasia. Comment, vous possédez un douanier Rousseau! Mais cette toile vaut une petitefortune! Un dizaine de billets de mille, peut-être. - Bon, je l'ai payé cent sous à la Foire aux Puces. ...Et Courteline, philosophe, se dessaisit du chef-d'œuvre.
C'est en effet la fréquente conclusion de toutes ces manifestations comico-esthétiques. Un marchand de tableaux achète le stock, fait un "lancement » judicieux et bientôt les galeries d'art du Nouveau Monde ou de l'Europe Centrale s'enrichissent, à très hauts prix, de la nouvelle révélation. Il y a quelque temps, un marchand voulut recommencer l'aventure du douanier avec deux artistes. un marchand de pommes frites et un chiffonnier. Mais l'affaire échoua. Par trop de précipitation, sans doute. Pourtant, il y a autre chose que des affaires et des plaisanteries, dans ces tendances, et nul n'a jamais le droit de contester, à priori, la sincérité d'un artiste.
Le cubisme et les écoles qui s'y rattachent ont rendu de grands services à la peinture et, par voie de conséquence, aux autres arts. Il les a débarrassés d'une fausse mièvrerie, d'un goût de l'anecdote, de la facilité dans lequel les artistes s'embourbaient. Il a doté les palettes de teintes nouvelles et la couleur chante à nouveau sur leurs toiles. Enfin, il a découvert cette grande vérité: de même qu'une œuvre est belle par l'harmonie de son coloris, de même peut-elle être belle par les proportions qui existent entre ses différents éléments, dans l'espace, entre ses surfaces ou entre ses volumes. Il faut se persuader de ce principe pour comprendre les monuments élevés à l'Exposition des Arts Décoratifs.
Il est de tradition de publier dans ce journal les articles de nos collaborateurs, tels qu'ils nous les remettent, car nous savons qu'ils expriment toujours une opinion sincère et raisonnée. Il en a donc été de même pour celui qu'on vient de lire. Mais il est possible que cette étude, consacrée à l'art ultra-moderne, puisse surprendre certaines façons traditionnelles de comprendre le beau et de le représenter ou choquer, par contre, ceux qui voient toujours dans l'avenir l'idéal à représenter. S'il est une question dans laquelle la contradiction est aussi agréable à soutenir que facile à conserver dans des formes courtoises, c'est bien celle-ci. C'est pourquoi nous accepterons avec plaisir les lettres de ceux de nos lecteurs qui voudront bien nous faire part de leur avis sur la valeur de l'art ultra-moderne et nous serons heureux de publier les plus caractéristiques d'entre elles. La sculpture cubiste existe également. Voici, entre autres, une statue symbolisant «la force humaine ».
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