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Les Cinq Détectives par GABRIEL BERNARD CHAPITRE II
RÉSUMÉ DU FEUILLETON PRÉCÉDENT Constance Phips, la fille du milliardaire américain, épouse à la Madeleine le baron Gontran de Champval. Une circonstance imprévue fait qu'à la sortie de l'église au- cun opérateur ne peut photographier les jeunes mariés. Ceux-ci cependant gagnent le « Mundial Palace, », qui a été loué tout entier pour le repas de noces.
Le câblogramme de la mariée
On imagine, d'après cela, ce que pouvait être le festin qui attendait les hôtes de Reginald Phips, à leur retour de la Madeleine, dans l'immense hall vénitien du Mundial Palace, la fantastique profusion des fleurs, de l'argenterie et des cristaux, la succulence du menu, la splendeur et le goût de la décoration, oeuvre d'une pléiade d'artistes justement réputée. Tous les invités s'extasièrent, aussi bien ceux que le Roi des Dynamos avait fait venir des Etats-Unis, que les personnalités appartenant à l'élite de la société parisienne, conviées par le baron Gontran de Champval. En attendant l'instant de se mettre à table, la majeure partie de cette brillante assemblée se répandit dans la galerie circulaire qui cernait le hall et dans les salons avoisinants, cependant qu'un certain nombre d'invités, des dames pour la plupart, se rendaient dans les appartements où tout avait été disposé pour que chacun ou chacune pût remettre un peu d'ordre dans sa toilette. Accompagnée par ses demoiselles d'honneur, la mariée gagna son propre appartement, aménagé, on s'en doute, avec un faste inouï. Elle semblait émue, la nouvelle baronne de Champval, mais c'était un émoi joyeux que décelait l'expression de son visage. Le contraire eut surpris tout le monde, car c'était, en dépit de sa dot fabuleuse, un mariage d'amour que le sien, mariage au principe duquel il y avait une rencontre romanesque dans l'Ouest américain, où, l'année précédente, le baron Gontran de Champval était allé chasser le bison. un Blessé au cours d'une de ses expéditions cynégétiques, le baron avait été transporté dans le train spécial de Reginald Phips, garé à point nommé dans une station solitaire du Far West, proche d'une mine appartenant au milliardaire. Et, dans ce train de « superluxe «, Gontran avait eu pour infirmière celle qui, à présent, portait son nom...
Il n'est pas que dans les films américains que les choses commencent de la sorte! Sa merveilleuse toilette une fois rajustée par les demoiselles d'honneur, qui n'avaient pas voulu abandonner la mariée aux soins mercenaires de ses caméristes, Constance, les remercia et leur dit gentiment : Mes chères amies, j'ai une prière à vous adresser... Je désire être seule pendant quelques minutes... « J'ai promis à mon amie d'enfance, Edith Sprongfield, qui se marie aujourd'hui même à Chicago, que les premières lignes que j'écrirais de ma main après la cérémonie nuptiale seraient à son intention... Elle m'a promis de faire de même à Chicago... Alors vous comprenez ?... Les demoiselles d'honneur, miss Arabella Hitchwick, fille de l'attorney général de l'Etat de l'Ohio, et Mlle Adélaïde de Saint-Enguerrand, fille du duc de Saint-Enguerrand, premier témoin du baron de Champval, s'empressèrent d'accéder au désir de Constance, qui se retira dans sa chambre en leur jetant gracieusement ces mots : Je vous demande dix minutes au maximum... Il y avait déjà plus d'un quart d'heure que la nouvelle baronne avait disparu derrière une lourde portière, lorsque Reginald Phips et Gontran pénétrèrent dans le boudoir où se trouvaient miss Hitchwick et Mlle de Saint-Enguerrand. Les demoiselles d'honneur leur firent part du désir exprimé par Constance. Ah oui, je sais, dit le milliardaire. Et, s'approchant de la portière qui dissimulait l'entrée de la chambre de sa fille, il cria: Hello! Constance... Faites aussi vite, que possible... On n'attend plus que nous à table... Je me dépêche, répondit la voix fraîche de la jolie mariée. Quelques minutes s'écoulèrent. Une femme pénétra dans le boudoir où, tout en causant, Phips, son gendre et les deux demoiselles d'honneur attendaient le retour de Constance.
Assez grande, élancée, portant avec une grâce altière une robe qui était un chef-d'œuvre, la comtesse Flora Zitti, veuve du comte Antonio Zitti, était une beauté célèbre. Son nom italien lui seyait admirablement, car son teint mat, son profil de médaille, l'éclat velouté de ses grands yeux noirs, l'ensemble de son type, enfin, et la qualité de son charme évoquaient à première vue l'idée que nous nous faisons des grandes dames de la Renaissance florentine. Pourtant la comtesse Flora Zitti était Française, et même Parisienne. Il suffisait de l'avoir vue une fois pour comprendre que son mari l'eût épousée par amour et se fût mésallié avec allégresse. Les gens bien informés murmuraient, en effet, que la comtesse Zitti était d'extraction assez obscure et qu'elle n'avait apporté en dot à son époux que sa prestigieuse beauté. Mais il ne fut pas difficile à un homme tel que le comte Zitti, dernier descendant d'une famille ayant joué un rôle de premier plan dans l'histoire de son pays, ayant rempli lui-même de hautes charges de l'Etat, d'imposer au monde une femme aussi extraordinairement belle que la sienne. Et cela d'autant mieux que la comtesse Flora Zitti était intelligente, et que sa réputation était inattaquable. Irréprochable du vivant du comte, elle demeura telle après sa mort. Flora Zitti s'était prise d'une grande affection pour Constance Phips. On savait qu'elle avait guidé les pas de la jeune fille dans le labyrinthe de la société parisienne lorsque, deux ans avant le commencement de cette histoire, Reginald Phips avait amené sa fille en Europe pour la première fois. Lors de ce voyage, il n'était pas encore question du mariage de Constance avec le baron de Champval, pour cette excellente raison que Constance et Gontran, à cette époque, ne se connaissaient pas, ne s'étaient même jamais vus. Eh bien, monsieur Phips, dit la comtesse, que se passe-t-il ?... Je viens ici en ambassadrice... Vos invités commencent à se demander avec inquiétude si les nouveaux mariés ne les ont point oubliés... Plusieurs d'entre eux m'ont chargée de venir aux nouvelles... Puisque le baron est ici, c'est que nos tourtereaux ne sont point encore partis pour leur voyage de noces... Mais où est donc cette chère Constance ?...
Elle rédige un câblogramme, expliqua le baron de Champval. En dépit de sa coutumière impassibilité, Reginald Phips eut un geste d'impatience. Voyons Constance, prononça-t-il d'une voix forte, tout en marchant vers la chambre de sa fille, vous perdez la notion du temps... Venez tout de suite... Or, cette fois, la mariée ne répondit pas. Constance, répéta le milliardaire avec une pointe d'irritation, je vous prie de ne point faire attendre davantage nos hôtes... Et, écartant brusquement la portière. il entra dans la chambre de sa fille. Constance n'y était pas.
CHAPITRE I Angoisse et mystère
Les personnes réunies dans le boudoir contigu entendirent la voix de Reginald Phips qui appelait sur le ton du mécontentement: Constance !... Où êtes-vous donc ?... Constance ... Mais nulle réponse ne vint. Reginald Phips réitéra ses appels sans plus de succès. Pourtant Constance ne pouvait pas être loin de sa chambre. Sur le secrétaire où elle avait écrit se trouvait la formule de dépêche portant le texte de son câblogramme à l'adresse de Mme Edith Ripsland, née Sprongfield, son amie d'enfance, qui devait se marier ce même jour à Chicago. L'encre n'était pas encore toute séchée, ce qui prouvait que Constance était encore dans la pièce très peu d'instants auparavant. Puisqu'elle n'était pas rentrée dans le boudoir où on l'attendait, elle ne pouvait être allée que dans l'une des deux autres pièces attenantes: le cabinet de toilette et un petit salon de repos, qui était, en réalité, une dépendance de la chambre. Il n'y avait personne ni dans le cabinet de toilette ni dans le petit salon. Il est vrai que ce petit salon était pourvu d'une issue ouvrant sur un couloir secondaire de l'étage. Un large sourire s'épanouit soudain sur le visage le plus souvent hermétique du Roi des Dynamos. Cette facétieuse Constance, murmura-t-il, sachant que nous l'attendions dans le boudoir, se sera esquivée par le petit salon et aura gagné le hall... Quand nous y arriverons à notre tour, c'est elle qui nous reprochera d'être en retard... Cette plaisanterie-là est tout à fait dans son caractère... J'aurais dù m'en aviser plus tôt... Rentrant dans le boudoir, Reginald Phips annonça bravement à son gendre, à la comtesse et aux demoiselles d'honneur que Constance devait être déjà dans le hall. Et comme tous se récriaient, exprimant leur surprise et leur incrédulité, le milliardaire répéta à leur intention ce qu'il venait de se dire à lui-même : - Cette plaisanterie-là est tout à fait dans le caractère de ma fille... Elle tient de moi... Elle cultive l'humour... Les auditeurs sourirent avec déférence, comme il sied lorsqu'un homme important et riche vous honore d'un mot qu'il trouve drôle et spirituel. Mais il était manifeste que tous estimaient la plaisanterie de Constance pour le moins inopportune. Il y eut un petit malaise, auquel Reginald Phips coupa court en entraînant tout le monde vers la salle du festin. Chacun des nombreux convives avait reconnu la place qui lui était assignée et attendait, pour s'y asseoir, la présence des maîtres de céans. Une rumeur sympathique salua l'apparition de Reginald Phips, qui avait offert son bras à la comtesse Flora Zitti. Miss Arabella Hitchwick et Mlle Adélaïde de Saint-Enguerrand suivaient, encadrant gracieusement le baron Gontran de Champval. Reginald Phips balaya le hall vénitien d'un regard aigu. Il ne vit pas sa fille... En même temps, il eut l'impression très nette que l'assistance était tout aussi étonnée de ne point voir Constance dans le petit groupe des arrivants, que ceux-ci étaient surpris de ne point voir la mariée parmi l'assistance. Reginald Phips sentit gronder en lui une sourde colère contre sa fille, qu'il adorait pourtant, qui était même l'unique affection de son cœur, cuirassé par toute une vie consacrée à faire de l'argent, contre les entraînements de la sentimentalité. C'est que le grand homme d'affaires qu'il était avait horreur qu'on fût en retard pour n'importe quoi. Il était prêt à pardonner à Constance de l'avoir devancé dans le hall. Ça, comme il avait dit, c'était de l'humour. Mais que Constance arrivât volontairement après tout le monde, il ne l'admettait pas. Au fond, il souffrait parce qu'il se croyait ridicule. Il était comme un acteur qui a manqué son entrée. A la vérité, nul ne songeait à rire de l'absence de la mariée; mais, à mesure que les minutes s'écoulaient, cette absence semblait plus étrange à tous. Mlle Adélaïde de Saint-Enguerrand se dévoua. Je vais la chercher, murmura-t-elle à l'oreille du milliardaire. Vraisemblablement, le marié commençait à être aussi nerveux que son beau-père, mais son habitude du monde lui permettait de donner le change. Afin de gagner du temps, il s'approcha sans affectation d'un homme considérable qui avait une réputation solidement établie d'incorrigible bavard, et il l'entreprit discrètement sur un sujet qui avait la vertu de rendre intarrissable la verbosité du personnage. Toutefois, cela ne pouvait être qu'un très précaire expédient. Les minutes succédaient aux minutes et la mariée n'arrivait toujours pas... Quant à Mlle Adélaïde de Saint-Enguerrand, elle n'était pas revenue. Enfin, comme l'heure fixée pour le commencement du repas était dépassée de trente-cinq minutes, on vit un domestique s'approcher discrètement de Reginald Phips. Cet homme dit au milliardaire quelques mots à voix basse. Le Roi des Dynamos tressaillit légèrement, et, quelque empire qu'il eût sur lui-même, son visage trahit une surprise inquiète. Je vous demande pardon, murmura- t-il en s'adressant aux personnes qui causaient avec lui avant la survenue du valet. Et il suivit celui-ci hors du hall. Dès lors, il ne fut plus douteux pour la plupart des invités que l'inexplicable absence de la mariée tenait à une cause sérieuse. Pourtant le baron de Champval, auquel la sortie de son beau-père n'avait pas échappé, continuait à écouter, avec une patiente déférence, son verbeux interlocuteur. On admira généralement sa maîtrise de soi. Cependant que dans les groupes, que les lois de la politesse maintenaient seules dans un calme apparent, on chuchotait des commentaires de plus en plus agités. Reginald Phips avait rejoint, dans l'appartement de Constance, Mlle Adélaïde de Saint-Enguerrand. Malgré son prénom et son nom archaïques, c'était une personne de tête, une jeune fille moderne ayant du sens pratique et la notion des réalités. Il la trouva procédant à un interrogatoire serré des deux caméristes de Constance, en présence du directeur du Mundial Palace. Dès qu'elle vit le père de la mariée, la demoiselle d'honneur alla à lui et le prit à part: - J'ai cru devoir vous envoyer chercher, monsieur Phips, dit-elle, car... Mais elle interrompit la phrase commencée pour demander sur un autre ton : Je sais que vous possédez une grande force de caractère, monsieur Phips... Je peux donc vous parler sans détours, n'est-ce pas ?... Phips pâlit. Pourtant ce fut d'une voix ferme qu'il répondit : Parlez... Parlez vite... Eh bien, j'ai acquis la conviction, sinon la preuve absolue, que Constance n'est plus au Mundiai Palace... Cette fois Reginald Phips se rebella violemment : C'est impossible... C'est fou, ce que vous dites là, mademoiselle... Et où peut être allée Constance si elle n'est plus ici ?... Voyons !... Expliquez-vous !... Dites quelque chose de sensé... Prétendez-vous, par hasard, que ma fille s'est enfuie ?... Et ma fille qui me disait hier encore que vous étiez une charmante amie !... Je prévoyais votre colère, monsieur Phips, dit tristement Mlle de Saint-Enguerrand, et je ne vous en veux point de vos paroles désobligeantes... Je ne vous dis pas que Constance s'est enfuie... Je vous dis qu'elle n'est plus dans l'hôtel... Un tremblement nerveux agitait les mains du milliardaire. Adélaïde poursuivit : Le directeur du Mundial Palace a déjà fait explorer tout ce quartier de l'hôtel.. Par acquit de conscience, on cherche dans les autres, mais il est plus que certain que ces investigations ne donneront aucun résultat... Quelqu'un a la certitude d'avoir vu Constance sortir de l'établissement ou nous sommes... Qui ? hurla Reginald Phips. Mademoiselle que voici, répondit Adélaïde en désignant l'une des deux caméristes de mademoiselle Approchez, mademoiselle Ernestine, et veuillez répéter, devant monsieur Reginald Phips, ce que vous venez de me dire...- Ernestine était une jeune et jolie femme de chambre qui était entrée au service de miss Constance Phips dès l'arrivée de la fille du milliardaire à Paris. L'autre camériste était une belle mulâtresse nommée Olympia, originaire de la Floride, qui avait accompagné sa maîtresse d'Amérique en France. Reginald Phips avait, à cette minute, un visage si terrible qu'Ernestine obéit à l'ordre de Mlle de Saint-Enguerrand avec une véritable épouvante. Quand elle put parler, elle dit : Mlle de Saint-Enguerrand et l'autre demoiselle d'honneur avaient voulu s'occuper seules de Mlle Constance... Pardon !... de Mme la baronne de Champval... « Alors, nous nous étions retirées, Olympia et moi, dans notre chambre, au bout du couloir sur lequel ouvre le petit salon... « Olympia faisait un point à sa jupe... Moi, je m'étais mise à la fenêtre et je regardais le va-et-vient de la rue... Monsieur sait que cette rue coupe l'avenue des Champs-Elysées à angle droit... Tout à coup je vois sortir d'une porte de service du Mundial Palace, droit sous mes pieds, une jeune dame dont je ne pouvais pas apercevoir le visage, mais dont le costume était tel que je me crus le jouet d'une hallucination... « Que monsieur se figure un manteau exactement semblable à celui que Lasquin a créé pour Mlle Constance et qu'il s'est engagé à ne recopier pour aucune autre cliente... Monsieur se rappelle... Ce manteau-cape bleu de roi si originalement garni de loutre... Pour comble, c'était aussi un chapeau de Constance... que cette personne avait sur la tête... J'étais si effarée que j'appelai Olympia par ces mots : « Olympia, venez vite... Est-ce que ce n'est pas mademoiselle ?... Mais quand Olympia arriva à la fenêtre, la dame avait disparu dans un taxi qui fila vers l'avenue des Champs-Elysées... « Je dis à Olympia ce que je viens de dire à monsieur... Elle se moqua de moi, prétendant que j'avais la berlue... Mais j'étais si impressionnée que je n'eusse de cesse jusqu'à ce que j'eusse revu le manteau et le chapeau de Mlle Constance... (A suivre). Gabriel BERNARD
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