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Les puissances désunies devant la Chine
LES CONTROVERSES DE PÉKIN ET DE SHANGHAI
Il est à redouter que pour faire face à la xénophobie chinoise, la France, l'Angleterre, l'Italie, les Etats-Unis et le Japon ne soient pas plus unis que devant l'Allemagne, la Russie bolchevique, la Turquie d'Angora et le Rif. Une telle appréhension est justifiée par les controverses qui sévissent, en ce moment même, dans le corps diplomatique de Pékin. Nous avons raconté les événements qui se déroulèrent à Shanghai, le 30 mai. La police de la municipalité internationale fut forcée de réprimer l'émeute par la force des armes. Depuis lors, les agitateurs chinois n'ont cessé de crier au massacre et de demander le châtiment des autorités de Shanghai et de leurs agents. Le faible gouvernement de Tuan-Chi-Jui, intimidé par les cortèges et les pétitions, n'a eu garde d'omettre cette requête dans la note en treize points remise aux puissances le 24 juin. Dès la première heure, soucieux de pacifier les esprits, le corps diplomatique de Pékin s'est mis en devoir d'ouvrir une enquête sur les incidents du 30 mai. Il a donc dépêché sur les lieux une commission de trois secrétaires chargés de travailler de concert avec trois fonctionnaires chinois envoyés eux aussi de la capitale. Mais les investigations durent être rapidement conclues, les trois Chinois s'étant lancés dans toutes sortes de revendications politiques étrangères à l'échauffourée. Muni du rapport que ses émissaires lui avaient remis, le corps diplomatique de Pékin s'est alors saisi de l'affaire, désignant une commission de trois membres (les ministres de France, d'Italie et le chargé d'affaires d'Amérique) pour traiter avec le gouvernement chinois. Mais les ministres chinois, effrayés des responsabilités qu'ils vont encourir, se dérobent. Les représentants du corps diplomatique attendent toujours leurs interlocuteurs. Entre temps, un fait très regrettable s'est produit, la divulgation du rapport rédigé à Shanghai. Ce rapport condamne les autorités locales: l'officier de police (anglais) qui donna l'ordre de tirer, le colonel Mac Ewan, chef de la police (anglais) qui, absent, ne prit pas le commandement direct de ses hommes, et le président de la municipalité qui, cette année, se trouve être un Américain, M. Fessenden, tenu pour légalement responsable. On imagine les protestations qui retentissent, à Shanghai, dans le monde anglo-saxon tout entier et les. clameurs des nationalistes chinois, ainsi encouragés à redoubler de violence. Les journaux anglais déclarent que l'enquête menée à Shanghaï ne fut pas contradictoire, que les personnages incriminés n'eurent pas le loisir de se défendre et d'interroger les témoins entendus à leur charge. Ils réclament un tribunal. De loin, il nous est impossible d'apprécier exactement ce qui s'est passé. Après tout, la légation britannique de Pékin était représentée parmi les enquêteurs par son premier secrétaire, M. Vereker. A-t-il approuvé le rapport ? A-t-il refusé de le signer? La deuxième hypothèse est la plus vraisemblable puisque le chargé d'affaires d'Angleterre, M. Palairet, est parmi les protestataires. Les rédacteurs de ce rapport dont un Français ont-ils voulu inculper les Anglais et les Japonais dans le vain calcul de faire perdre au mouvement chinois son caractère de xénophobie générale et de l'affaiblir en le dirigeant contre deux des puissances intéressées ? Est-ce dans ce dessein que ni le chargé d'affaires d'Angleterre ni le ministre du Japon ne figurèrent dans la commission de trois membres qui fut nommée, à Pékin, pour négocier avec les ministres chinois? Si une telle tactique a vraiment été poursuivie, on ne peut que la qualifier de faible, de fausse et de dangereuse. Elle nous ramène, mutatis mutandis, aux plus mauvais jours de Lausanne. Mais la triste histoire se poursuit. La municipalité de la communauté étrangère de Shanghai, communauté anglo-américaine qu'il ne faut pas confondre avec la communauté française située au sud du Yangkingpang, déclare maintenant au corps diplomatique de Pékin qu'en droit, elle ne relève pas de son autorité. Et l'assertion, bien que contestable, peut fort bien être soutenue. Nous avons sous les yeux une dépêche du département d'Etat au ministre des Etats-Unis à Pékin, datée du 7 mars 1887, qui donnerait plutôt raison à M. Fessenden et à ses collègues. La communauté de Shanghai s'est librement formée à l'origine sur des terrains mis à sa disposition par la Chine et qui ne furent cédés à aucune puissance, contrairement à l'exemple de Tien-Tsin, de Hankéou et de Canton. Toutefois, sur les municipalités de Shanghai, le contrôle du corps diplomatique est de tradition. C'est ce qu'a représenté le ministre de France, M. de Martel, qui s'est retiré de la commission des trois. Les représentants de l'Angleterre, de l'Amérique et du Japon se sont-ils prononcés contre lui ? Déplorable commencement. Les puissances qui se disputent de la sorte ont à repousser deux notes chinoises qui menacent d'une véritable sentence de mort toute leur colonisation. Espérons que les gouvernements intéressés arrêteront promptement cette querelle.
PERTINAX.
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