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La plage de Trouville vient de fêter le centenaire de ce que le comité d'initiative appelle « sa consécration de plage élégante et mondaine ». Centenaire approximatif, à coup sûr, et peut-être un peu prématuré, car Trouville, il y a cent ans, n'était connue et fréquentée que par quelques peintres, et ne pensait pas encore à devenir plage à la mode. Alexandre Dumas lui-même ne l'avait pas encore découverte. A cette époque, la seule et unique plage dont on pût dire qu'elle était « élégante et mondaine », c'était Dieppe. Et cela, parce qu'une Altesse royale l'avait lancée. Dieppe, cependant, eut, vers 1812, un petit établissement fréquenté par les malades, où l'on pouvait prendre des bains d'eau de mer en baignoire à tous les degrés de température. Mais ce n'est qu'en 1822 qu'une Société se forma pour l'exploitation de la plage.
Celle-ci ne devint vraiment plage mondaine que deux ans plus tard. Au mois d'août 1824, la duchesse de Berry y alla, accompagnée d'une cour jeune et joyeuse. Dès lors, il fut de bon ton de s'y rendre à son exemple; et ce fut pour Dieppe le commencement d'une vogue qui, depuis lors, ne s'est pas démentie. En même temps, d'autres pays de la Manche se faisaient connaître. On allait au Havre, au Tréport, à Boulogne. Trouville, pourtant, n'était encore, en 1825, qu'un modeste village de pêcheurs.
Le premier Parisien qui s'y installa fut un peintre paysagiste nommé Charles Mozin. Cet artiste, pendant plus de vingt ans, vécut sur la côte normande, dont il peignit les aspects les plus pittoresques. Il existe, à la mairie de Trouville, un paysage de lui qui donne une idée exacte de ce qu'était cette localité quand il la découvrit, vers 1825 ou 1826. D'autres peintres, ses amis: Decamps, Jadin, Isabey, Paul Huet, ne tardèrent pas à venir l'y rejoindre et s'installèrent comme lui dans l'unique auberge du pays, tenue par une brave femme qui cuisinait à merveille, la mère Oseraie. A certains jours, le groupe s'augmentait d'un poète rouennais, Ulric Guttinguer, propriétaire d'un chalet qui s'élevait non loin de là, sur la route de Honfleur. Cependant, les peintres de Trouville avaient vanté à Paris les charmes de la plage et la bonne cuisine de la mère Oseraie. Alexandre Dumas, qui connaissait intimement Paul Huet, et qui fréquentait assidument chez Jadin et chez Decamps, à force d'entendre chanter les louanges de Trouville, fut pris du désir d'y villégiaturer lui aussi.
Se trouvant au Havre dans l'été de 1831, il loua une barque et cingla sur Trouville. Le soir tombait quand il arriva à l'embouchure de la Touques. Le village, quelques maisons de pêcheurs blotties sur la droite de la rivière était devant lui, mais la mer était basse. Les matelots prirent sur leurs épaules Dumas et une gracieuse amie qui l'accompagnait et les déposèrent à terre. Le couple s'en fut chez la mère Oseraie.
S'il faut en croire ce que raconte Dumas dans ses Mémoires, celle-ci n'avait rien de l'exquise urbanité de nos hôteliers d'aujourd'hui. Dumas lui demanda deux chambres. La mère Oseraie se récria : Vous voulez deux chambres ? — Parfaitement ! — Eh bien, vous les aurez, mais j'aurais mieux aimé que vous n'en prissiez qu'une. « Je n'affirmerais pas, ajoute Dumas, qu'elle ait dit «prissiez», mais le lecteur me pardonnera cet enjolivement. — Bon! je vous vois venir, lui répondit-il; vous me l'eussiez fait payer comme deux et vous en eussiez eu une de plus à louer aux voyageurs. Justement !... Tiens, vous n'êtes pas encore trop bête pour un Parisien, vous !...
Bref, notre homme envoie la servante conduire son amie à la chambre qu'on lui destine, et il déclare qu'il veut encore causer avec la patronne. — Pourquoi ça ?... — Parce que je trouve votre conversation agréable. — Farceur ! — Et puis, je désire savoir un peu ce que vous me prendrez par jour ? — Il y a deux prix : quand ce sont les peintres, c'est quarante sous. — Comment, quarante sous ?... Quarante. sous pour quoi ?... — Pour la nourriture et le logement, donc. — Et quand ce ne sont pas les peintres ? — Cinquante sous. Ainsi Dumas s'en tira avec cent sous par jour pour sa compagne et lui. Les prix ont quelque peu augmenté depuis, mais le confortable aussi. Pourtant Dumas eut une belle chambre blanchie à la chaux, meublée d'une armoire, d'une table et d'un lit de noyer, avec des draps bien blancs qui fleuraient la verveine. A la fenêtre, des rideaux de calicot, et, sur la cheminée, la couronne de fleurs d'oranger de la mère Oseraie, pieusement conservée sous un globe. C'est là, dans cette modeste chambre d'auberge, qu'il écrit son célèbre drame en vers: Charles VII chez ses grands vassaux. Le grand conteur commença la fortune de Trouville. Il y amena tous ses amis... Et Dieu sait s'il en avait ! Si bien que la maison de la mère Oseraie se trouva bientôt trop petite. Alors on se mit à percer des rues, à bâtir hôtels et villas. En dix ans, l'humble village de pêcheurs était devenu une élégante ville de bains. Le souvenir d'Alexandre Dumas devait vivre longtemps dans la mémoire des vieux habitants du village de Trouville. Il y a une vingtaine d'années, le passeur qui menait le bac de la Touques, un vieillard tout chenu, racontait encore qu'en sa jeunesse il avait souvent passé « un grand diable de Parisien aux cheveux noirs tout crépus », qui s'en allait, le fusil en bandoulière, chasser dans les marais où s'élève aujourd'hui la station de Deauville, et qui, ajoutait le bonhomme, «payait souvent la goutte». Vous avez reconnu la silhouette du bon géant, grand chasseur devant l'Eternel.
C'est un propriétaire du pays, nommé Desseaux, qui accomplit la transformation du village en cité balnéaire. Il acheta des terrains, les lotit, fit percer des rues. Bientôt, Trouville eut, sur sa plage, une double rangée de cabines. En 1843, la ville était déjà assez importante pour qu'on songeât à y élever une salle de spectacles.. Cette nouvelle scandalisait Alphonse Karr. II écrivait dans ses Guêpes: « Les journaux annoncent que Trouville fait construire un théâtre. Je ne crois pas que Trouville ait raison. Ce qu'on va voir à Trouville, c'est la mer. Mais que voulez-vous que fassent les Parisiens de comédiens de huitième ordre que vous rassemblerez à grand' peine. Savez-vous ce qui a fait, depuis dix ans, la fortune de Trouville ? C'est son isolement, c'est son aspect calme, c'est. tout ce que vous vous efforcez de lui faire perdre !...» Alphonse Karr, pour une fois, se trompait. Il ne prévoyait pas que, loin de nuire à la prospérité de ces villes du littoral, les plaisirs du Casino en seraient, au contraire, l'élément essentiel. Il ne prévoyait pas qu'un jour viendrait où les Parisiens - ou tout au moins ceux qui composent ce qu'on est convenu d'appeler « le Tout-Paris » - iraient à Trouville, non plus comme Dumas et ses amis, pour y savourer les joies de la solitude et de la tranquillité, mais, au contraire, pour s'y retrouver dans le tourbillon de leurs plaisirs et de leurs papotages mondains. Quelle n'eût pas été la surprise du pamphlétaire si une vision de l'avenir eût montré à ses yeux ce que seraient, soixante ans de là, les planches et le cercle en plein air de la rue Gontaut-Biron ! Peu à peu, à l'image de Trouville, les villages de pêcheurs du littoral normand se transformaient en plages élégantes, en villes de plaisir. Les écrivains, les artistes, les personnages en vue de la littérature, de la politique ou de l'aristocratie, prenaient la plus large part à ces métamorphoses. Alphonse Karr, qui protestait si plaisamment contre les mondanités de Trouville, créait peu après Etretat. Le musicien Offenbach, ayant choisi cette plage comme lieu de villégiature, achevait de la lancer. Deauville, en 1853, n'était qu'une ferme, appartenant à la mère de Gustave Flaubert, et perdue parmi les terrains marécageux où chassait Alexandre Dumas. Le duc de Morny y vint quelques années plus tard, fit assainir le sol, tracer des rues, bâtir des villas, et commença la fortune de cette plage destinée à devenir la plus fashionnable du littoral. Les princes d'Orléans avaient fondé le Tréport; l'impératrice d'Autriche lança les Petites Dalles; MM. de Rothschild créèrent Berck; la reine Christine fut la marraine de Sainte-Adresse; les ducs de Mortemart et d'Audiffred-Pasquier furent les véritables créateurs de Dinard. Guys, près de Dieppe. dut sa naissance à Alexandre Dumas fils... J'en passe et des meilleures. Car presque toutes nos plages de Normandie, de Bretagne, de même que la plupart de nos villes d'eaux, furent mises à la mode par quelque personnage illustre. Trouville, en un centenaire, un peu prématuré peut-être, célèbre sa naissance à la vie mondaine. Souhaitons que toutes nos plages suivent son exemple et consacrent le souvenir de ceux qui commencèrent leur fortune. La reconnaissance est une vertu que les cités peuvent pratiquer aussi bien que les individus..
Jean LECOQ.

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