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L'Intransigeant - 12 juillet 1925

LES HEURES NOUVELLES
On s'en est enfin aperçu !

M. Painlevé n'a reçu guère que des compliments, pour l'initiative qu'il a prise de réglementer le travail gouvernemental. Le fâcheux, c'est qu'il ait eu à la prendre. Le douteux, c'est que son effort soit compris et suivi.
Le président actuel et momentané du Conseil a voulu appliquer sa méthode scientifique aux mauvaises habitudes du travail politique. Il a dû être bien surpris des découvertes auxquelles cette recherche l'a amené. Il n'y a pas en effet d'organisation plus défectueuse que celle qui préside à la haute direction des affaires du pays.
C'est ainsi que le Conseil des ministres, qui est en somme le grand conseil d'administration de la « Société France », délibère au hasard et suivant l'inspiration et la fantaisie de chacun de ses membres. Une question qui intéresse, par exemple, plusieurs départements ministériels est soulevée un beau matin par l'un des intéressés sans qu'aucun des autres en ait été prévenu à l'avance et ait pu se documenter sur l'affaire,
Bien mieux, ou bien pis: il n'y a pas d'ordre du jour indiqué pour ces réunions. Tout détenteur d'un portefeuille qui se rend au Conseil de Cabinet ou au Conseil des Ministres ignore si on parlera de l'inflation, du Maroc, ou de la pluie et du beau temps.
M. Painlevé s'élève contre ces abus ; il veut instituer un ordre du jour des réunions et en faire établir la préparation par les services de la présidence du Conseil.
Il a raison. Mais sans doute n'a-t-il pas osé aller jusqu'au bout de sa pensée ou de son courage. On n'a pas entendu dire qu'il ait jusqu'ici réclamé qu'un procès-verbal soit tenu des conférences ministérielles. Et pourtant quelle réforme vaudrait celle-ci ! Car ce fait incroyable est vrai : Quand sur les sujets les plus graves s'échangent entre nos ministres des vues qui, plus tard, seront de l'Histoire, on n'en laisse subsister aucune trace régulière et officielle !
Ainsi, il arrive qu'à deux ou cinq ans de distance, d'anciens ministres pourront épiloguer tout à leur aise sur les discussions passées, sur le rôle qu'ils y ont joué; ils pourront dénier toute part prise par eux dans une délibération que le succès n'a pas couronnée.
Il n'y a pas de maisons de commerce, pas d'industrie qui pourraient survivre à un pareil régime de laisser-aller, où se révèle surtout la peur des responsabilités, l'absence complète de solidarité entre le gouvernement de la veille et celui du jour. Les ministres passent. Le pays, dure et continue. C'est au pays qu'il faudrait penser, non à ses commis empressés à se défiler.
On dira peut-être que le secret doit être assuré aux affaires de l'Etat. Mais ne sait-on pas que, par exemple, dans l'armoire de fer du Quai d'Orsay figurent, pour certaines conversations dites "notes verbales" des minutes parfaitement écrites qui fixent la substance des entretiens les plus confidentiels. Ces pièces, indispensables à la continuité d'une politique, ont-elles jamais été divulguées? Non..
Il faut souhaiter que la tentative encore timide faite par M. Painlevé, pour régulariser le travail des dirigeants, réussisse. A la condition encore que le réformateur ne glisse pas, demain, sur la pelure d'orange qui emporterait son gouvernement, ses réformes et ses espérances.

LEON BAILBY.

Paul Painlevé  

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