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Paris-Soir - 12 juillet 1925

RégressionParis soir 1925 07 12 art 01 régression 1
par Charles TORQUET

Il y a en ce moment, au centre de l'Afrique, un M. White, romancier américain, qui y est allé chercher des idées de romans d'aventures en chassant la grosse bête. Déjà deux fois, M. White s'était offert le même plaisir — les romanciers m'ont l'air de gagner, gentiment leur vie en Amérique — mais le piquant de l'affaire, si j'ose dire, c'est que, cette fois, il chassa à l'arc, tout comme un simple Nemrod d'il y a des milliers d'années. Ce sont, paraît-il, ses amis qui lui ont conseillé de renoncer aux fusils perfectionnés pour la corde à boyau. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Le résultat fut que M. White se vit partiellement dégusté par un léopard tricheur. Ce fauve sans loyauté n'a pas observé la règle du jeu qui, on le sait, consiste pour le gibier, à se laisser canarder sans observations. Le chasseur, lui, n'est tenu qu'à tirer à l'œil, pour ne pas abimer la peau. Oui, ce léopard, dont on ne saurait assez flétrir les procédés, n'a pas hésité à mettre les pieds — ou les griffes — dans le plat, c'est-à-dire dans la sacro-sainte peau de M. White, romancier-chasseur. Sans doute ne se souciait-il pas, lui, léopard, de se faire une descente de lit avec cette dépouille humaine et si mal velue, mais - et c'est ici qu'il rentra dans la règle - il entendait tout de même déjeuner à l'œil.
Le résultat, pour M. White, fut une incapacité de chasser de plusieurs semaines, et quelques instants de tranquillité pour les infortunées bêtes de la brousse. On ne sait encore à quelle indemnité sera condamné le léopard. Quant à M. White, bon joueur, il déclare que ses blessures ne sont qu'un accident — un peu plus et il dirait un malentendu — et que l'arc n'y est pour rien, puisque, avec ses flèches, il perce aisément des planches épaisses d'un pouce. Têtu, M. White ne chassera plus qu'à l'arc. Il paraît que la nouvelle a été favorablement accueillie dans les cercles félins, la chair de M. White ayant été jugée savoureuse et de bonne qualité.
Vous n'avez pas l'air de vous douter que cette performance américaine constitue une régression inquiétante pour notre civilisation qui semble faire comme le café de Louis XV. Nous retournons tout doucettement aux temps primitifs et M. White a vraiment, comme le dirait un psycho-physiologue, la réaction prompte. Cet archer a tout du réactionnaire, en même temps que du gobeur. C'est un type auquel on n'a qu'à affirmer que la chandelle est supérieure à l'électricité pour le voir s'éclairer aussitôt au suif et ne consentir même à allumer sa mèche qu'en frottant, à la façon des sauvages, deux morceaux de bois bien sec l'un contre l'autre. (L'exercice, d'ailleurs, est excellent contre l'obésité. Essayez et vous m'en direz des nouvelles).
White, vois-tu, tu es un ami délicieux. Je veux être des tiens, puisque tu es aussi facile à faire « couper dans les ponts ». Je te demanderai doucereusement pourquoi tu ne t'habilles pas comme l'Homme de Néanderthal; c'est si commode ! Et sans attendre le Bal des Quat'-z-Arts, j'aurai la joie pure d'admirer mon ami dans une peau de bête; je pourrai le cribler de sarcasmes au moins aussi piquants que ses flèches.
Il doit prendre ça très bien. Ou bien je le dégoûterais de l'auto, pour l'amener insensiblement à la chaise à porteurs. Il est vrai qu'avec les tramways qui restent sur place pour empêcher de passer les taxis, ce ne serait pas si peu pratique ! Il arriverait à ses rendez-vous en temps voulu. Peut-être même qu'en m'imaginant très malin de lui faire confier ses lettres à un petit coureur auquel il donnerait dix sous, je lui enseignerais le seul moyen à peu près sûr de transmettre sa correspondance. Et c'est moi qui serais quinaud...
... Quoi qu'il en soit, je doute que mon vieux White tienne jamais bien longtemps contre une batterie de mitrailleuses, primitivement armé d'une queue de lapin ou d'un bonnet de coton, mais, après tout, il y a de telles surprises dans la vie que je n'ose plus rien affirmer. J'ai commencé ce petit papier d'un cœur très ferme et voici que, tout d'un coup, je doute. Si c'était White qui avait raison ?

Charles TORQUET.

Peu de renseignements sur Charles Torquet qui a écrit dans plusieurs journaux et revues, mais dont les textes sont très peu en accès gratuit. C'est au hasard de la lecture des journaux que l'on découvre ses écrits. 

L'Oncle Sam et l'Oncle Tom frères ennemis par Charles Torquet (1908) à télécherger

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