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par GABRIEL BERNARD CHAPITRE III
Angoisse et mystère RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS
Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a épousé à la Madeleine le baron Gontran de Champval. Or, au moment où tous les invités se trouvent réunis au « Mundial Palace », loué tout entier pour la circonstance, on s'aperçoit que la jeune mariée a disparu mystérieusement. C'est en vain qu'on la cherche partout. En dé-sespoir de cause, on interroge Ernestine, la femme de chambre. « N'osant pas rentrer dans la chambre de notre maîtresse, puisqu'on nous avait signifié qu'on n'avait pas besoin de nos services, j'attendis que l'heure fixée pour le déjeuner fût passée et je me hasardais dans l'appartement de mademoiselle...
Que monsieur m'excuse... Je dis toujours mademoiselle, alors que le mariage est célébré...
Ne vous excusez pas... Achevez vite ! tonna Reginald Phips.
J'achève, monsieur... J'achève, fit Ernestine toute tremblante.
« Je savais que j'avais placé ce manteau sur un fauteuil du petit salon.
«Eh bien, il n'y était plus !...
« Et le chapeau non plus n'était pas à sa place...
« J'ai cherché les deux objets partout... « Je ne les ai pas trouvés...
« C'est donc bien mademoiselle que j'ai vue monter en taxi...
« Ce manteau était assez ample pour qu'elle ait pu le mettre sur sa robe blanche et la dissimuler entièrement... »
A présent, le visage de Reginald Phips apparaissait décomposé.
Rompant le silence qui, depuis qu'Ernestine s'était tue, pesait lourdement sur tous les acteurs de cette scène, Mlle de Saint-Enguerrand se risqua à dire :
Que ce soit par superstition ou par enfantillage, Constance n'a-t-elle pas voulu porter elle-même au bureau du télégraphe son câblogramme à son amie de Chicago?
Elle n'avait pas emporté la formule qui était encore sur le secrétaire, dit Reginald Phips.
Mais cette formule que vous avez vue n'était peut-être qu'un brouillon... Elle a pu emporter une copie au net...
Olympia, qui se hasardait pour la première fois à intervenir dit de sa voix légèrement zézayante de femme de couleur :
- Le bureau du télégraphe est en face, et mademoiselle y est entrée trop souvent pour avoir pris un taxi et être allée dans un autre...
L'objection était d'une logique aussi désespérante que rigoureuse.
CHAPITRE IV
Le voile A ce moment, on frappa à la porte. Prévoyant qu'on venait lui traduire les sentiments de ses invités, qui devaient se morfondre devant les tables dressées, Reginald Phips, qui comprenait qu'il fallait retarder jusqu'à la dernière minute la révélation de la vérité, vérité d'ailleurs passablement énigmatique, manda :
- Pas un mot, vous autres !...
Puis il cria : Entrez !
Or, ce ne fut ni le baron de Champval, ni la comtesse Flora Zitti, ni aucune députation venue du hall vénitien qui apparut dans l'encadrement de la porte, mais, plus modestement, un chasseur du Mundial Palace, lequel dit, non sans trahir un vif émoi :
- Voici ce que je viens de trouver...
Et il tendit au directeur de l'hôtel, son grand patron, un objet qui n'était autre que le voile de la mariée, cet historique et somptueux voile de Malines ancienne qui avait paré si harmonieusement la beauté de Constance Phips. Or, ce voile était froissé, fripé, déchiré par endroits. Et Reginald Phips frissonna en constatant que la dentelle était tachée de sang.
- Où avez-vous trouvé cela ? balbutia-t-il d'une voix sans timbre.
- J'ai trouvé cela dans l'annexe de l'hôtel...
L'annexe du Mundial Palace était un important corps de bâtiments qui constituait, à lui tout seul, un hôtel complet. Cette annexe n'était pas comprise dans la location globale que le directeur du Mundial Palace avait consentie à Reginald Phips, d'abord parce que l'établissement principal était plus que suffisant pour l'usage qu'en voulait faire le Roi des Dynamos, ensuite parce que, si cher que payât le milliardaire, l'hôtelier avait des obligations impossibles à éluder vis-à-vis de sa clientèle habituelle. C'était donc dans l'annexe qu'il logeait ceux de ses clients qu'il n'hébergeait pas au compte du milliardaire.
Bien que sa façade principale ne donnât pas sur l'avenue des Champs-Elysées, cette annexe était presque aussi luxueusement aménagée que le principal édifice du Mundial Palace.
Au reste, l'occupation de celui-ci par Reginald Phips et ses invités n'avait pas nui à l'exploitation de l'annexe. Bien au contraire. Snobisme, curiosité ou effet d'une publicité savamment combinée, l'annexe était archicomble en raison même de la proximité du milliardaire.
- Tu as trouvé cela dans l'annexe, dis-tu, fit le directeur du Mundial Palace en s'adressant au chasseur.
- Quand et à quel endroit exactement ?... Tu es garçon sérieux, Emile... Explique bien tout à M. Phips....
Eh bien, voilà, monsieur, dit Emile. Je venais de faire le départ du 347... « Un Anglais ou un Américain très bien, qui m'a donné vingt francs de pourboire, rien que pour avoir descendu sa valise dans le taxi que j'étais allé lui chercher... « Au moment, où il va pour monter en voiture, il me dit en me remettant mon pourboire : " Ecoute, petit... Remonte-donc jusqu'à ma chambre et regarde si je n'ai pas oublié un petit paquet sur la table... Tu me le rapporteras... "
« Mais presque aussitôt, il se ravise et ajoute : Après tout, c'est inutile... Ça me ferait manquer mon train... Tu garderas le paquet pour toi... C'est un rasoir mécanique... Il te servira plus tard, quand tu auras de la barbe... Là-dessus, il éclate de rire et il crie au chauffeur : "Gare du Nord !... Et en vitesse..."
Le taxi démarre. « Moi, naturellement, je suis remonté illico au 347 pour prendre possession du rasoir... Or, au moment de pénétrer dans chambre, qu'est-ce que je trouve dans le couloir, juste devant la porte du 347 ?... « Ce voile de dentelle déchiré et taché de sang... Alors, monsieur le directeur, je vous avoue que j'ai eu un peu peur... J'ai demandé où vous étiez et je suis venu vous apporter ça... "
- Et le rasoir ?... Es-tu entré dans la chambre pour voir s'il y était ?...
- Oui, monsieur le directeur... Il était à la place indiquée... Le voilà...
Toutes les personnes présentes avaient écouté, baletantes, le récit du chasseur Emile, dont la sincérité était aussi évidente que sa trouvaille était étrange et, de prime abord, inexplicable.
- Il faut savoir quel est l'homme qui logeait au no 347 s'exclama Reginald Phips.
Un coup de téléphone immédiatement donné par le directeur du Mundial Palace au secrétariat de l'annexe amena la réponse suivante :
La chambre no 347 de l'annexe était occupée par un I. James Pinkwell, de New-York, ingénieur... Il était arrivé il y a quinze jours...
« Il vient de partir après avoir réglé sa note, sans dire où il allait et sans indiquer où il fallait faire suivre sa correspondance... »
Interrogé sur l'apparence physique du personnage, le chasseur Emile décrivit un homme d'une trentaine d'années, blond, au visage sympathique et rieur, à l'allure dégagée. vêtu avec une impeccable élégance. Cet homme avait-il un rapport quelconque avec l'inquiétante trouvaille du chasseur ? Rien encore ne permettait de l'affirmer. Reginald Phips répétait à mi-voix le nom donné par le secrétariat de l'annexe : James Pinkwell... James Pinkwell... Il me semble que je connais ça... James Pinkwell... Et pourtant je n'associe aucun souvenir à ce nom... James Pinkwell... La sonnerie du téléphone interrompit l'investigation mentale à laquelle le milliardaire se livrait sans résultat appréciable. Le Roi des Dynamos porta précipitamment le récepteur à son oreille. Voici les paroles qu'il entendit, paroles prononcées par une voix masculine qui lui était absolument inconnue :
- Allô ... C'est bien à M. Reginald Phips que j'ai l'honneur de parler ?...
- Oui, que me voulez-vous ? répondit nerveusement le milliardaire.
- Je veux vous dire que vous pouvez renvoyer vos invités, car vous ne reverrez jamais votre fille... Avant que l'infortuné père, livide et chancelant, eût pu proférer une syllabe, il avait perçu le bruit sec du récepteur raccroché.
L'interlocuteur inconnu qui, en prononçant quelques mots, venait de précipiter Reginald Phips dans un abime d'épouvante et d'angoisse, avait brutalement coupé la communication. A présent, ce n'était plus la question, déjà terriblement grave, d'un départ volontaire de Constance Phips qui se posait. C'était la possibilité d'une machination criminelle, d'un attentat meurtrier, qui apparaissait vraisemblable. Il ne fallait plus songer à donner le change aux personnes qui attendaient dans le hall vénitien du Mundial Palace le retour de la mariée... Il fallait agir sans perdre une seconde pour tâcher de sauver, s'il en était temps encore, Constance, tombée dans un guet-apens, victime d'une entreprise mystérieuse. Et les faits contradictoires qui venaient de s'accumuler ne permettaient aucune présomption autre que celle d'un péril mortel menaçant la nouvelle baronne Champval. Mlle Adélaïde de Saint-Enguerrand ne perdit pas son sang-froid. De grâce, monsieur Phips, dit-elle au milliardaire accablé, qui, visiblement, ne savait plus ce qu'il faisait, de grâce, rassemblez vos forces... Pendant que vous allez prévenir la préfecture de police, ce qui est le plus pressé, je me charge, moi, de faire le nécessaire auprès du baron de Champval et de vos invités... Et je vous affirme que nul ne songera à rire en l'occurrence...
Le tact de la jeune fille lui avait inspiré les mots qu'il fallait dire.
Gabriel BERNARD. (à suivre.) |
| Retour 19 juillet 1925 |








































































