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Le Petit Parisien - 26 juillet 1925

LA QUESTION DES DETTES
COMMENT S'OPÉRERAIENT NOS PAIEMENTS

AUX ÉTATS-UNIS ET A L'ANGLETERRE

Au moment où l'on annonce de prochaines négociations avec les Etats-Unis et l'Angleterre pour le règlement de la dette de la France, il n'est pas inutile d'examiner de près ce que peut être, dans la pratique, un tel règlement. On perd trop de vue, en effet, que les versements d'un pays à un autre pays ne s'opèrent pas avec la même simplicité que ceux effectués entre ressortissants d'un même Etat,
Tout d'abord, un mot sur l'ordre de grandeur du problème. La France doit environ, intérêts compris, trois milliards 800 millions de dollars aux Etats-Unis et 620 millions de livres à la Grande-Bretagne. Cela représente environ 35 milliards de francs or, pas loin de 150 milliards de nos francs papier. Nous n'envisagerons ici ni l'éventualité d'une réduction du versement de la dette, ni la compensation possible avec certaines créances que nous possédons sur d'autres pays, notamment celle qui résulte de l'adoption du plan Dawes. L'équité et la logique plaident pour qu'il soit tenu compte, dans l'examen du problème des dettes, « de tous les éléments qui l'affectent », suivant l'expression même du mémorandum Herriot-Macdonald rédigé il y a un an. Mais c'est là l'affaire des négociateurs.
Nous nous placerons au simple point de vue, terre à terre, de la réalisation même du paiement. Que se passera-t-il à chaque échéance de remboursements que nous pourrons avoir à opérer aux caisses de nos amis créanciers qui ne sont évidemment pas des Shylock?
La détermination de la capacité contributive du Français sera évidemment à la base de l'élaboration d'un plan de paiement; la charge fiscale supportée, déjà si lourde, ne peut guère être accrue. Mais même si, par un prodige surhumain d'énergie et d'endurance, notre pays parvenait à prélever sur lui-même chaque année, des sommes considérables à l'intention de ses créanciers 1, 1 1/2 ou 2 milliards de francs par an, par exemple le plan de paiement ne serait pas encore exécuté. Il resterait, en effet, une difficulté à vaincre, et très grande il resterait à remettre effectivement ces richesses entre les mains des Britanniques et des Américains, c'est-à-dire à surmonter l'obstacle du «transfert».
Il faudra bien en dehors de toutes considérations d'équité et de sentiment, laissées volontairement
hors de cet exposé, faire entrer en ligne de compte dans le règlement étudié ce problème des transferts qui a paru assez important à M. Dawes et à ses collègues pour qu'ils en fassent la base de leur système: pour l'avoir négligé, les négociateurs des accords relatifs aux réparations ont erré pendant quatre années et entretenu, dans leurs pays respectifs, de regrettables illusions.
Le transfert de capital d'un pays dans un autre ne peut pas s'effectuer en or parce que les quantités de métal précieux disponibles ne sont pas suffisantes. Il ne peut donc être pratiqué que par livraison de marchandises qui font concurrence aux producteurs du pays créancier ou remises de monnaies fiduciaires (billets ou chèques). Mats le gouvernement français ne peut prélever sur ses ressortissants que des francs. Or, il doit des dollars et des livres sterling. Il faut donc qu'il vende en Bourse ses billets ou ses chèques à des détenteurs de dollars ou de sterling qui ont besoin de francs, par exemple, pour acquitter en France un achat de marchandises. Mais comme, en principe, les marchandises achetées en France par des Américains et des Britanniques sont compensées par les marchandises achetées aux Etats-Unis ou en Angleterre par des Français, on ne trouvera de vendeurs de dollars et de sterling que si la valeur des marchandises importées de France en Angleterre ou aux Etats-Unis est supérieure à celle des marchandises exportées de ces pays en France. Cela revient à dire que nos créanciers ne seront acheteurs de monnaie française que si leur commerce avec la France est déficitaire. On conçoit que la quantité de francs qui trouvera à s'échanger contre des dollars et des sterling dans de telles conditions est fort limitée.
Il y aura une autre catégorie de citoyens de New-York ou de Londres qui seront acheteurs de francs sur le marché: ce sont ceux qui veulent échanger un avoir en leur propre monnaie contre un avoir en francs pour investir ce dernier dans des entreprises françaises, ou pour acquérir des biens en France. C'est ce second procédé de transfert, surtout, qui est employé depuis quelques années, depuis que nous avons eu à faire face à la fois à l'énorme déficit d'exportation en 1919 et 1920 et à de gros remboursements d'emprunts extérieurs contractés pendant la guerre, en dehors de notre dette politique... Et c'est pourquoi nous voyons tant de banques étrangères s'établir somptueusement dans nos immeubles et tant d'étrangers participer à la gestion de nos industries. Car le raisonnement qui vient d'être fait pour les monnaies anglo-saxonnes s'applique, bien entendu, au florin, au peso, à toutes les monnaies appréciées. Nous n'avons pu effectuer les paiements massifs à l'étranger auxquels nous étions contraints, qu'en « dénationalisant » une partie de notre richesse sur notre propre territoire, en la cédant à bon compte à des étrangers, à des concurrents. Ceux qui ne croient pas à l'importance capitale de la question du transfert en ces matières, n'ont qu'à regarder autour d'eux pour en découvrir les effets, hélas! trop évidents... Nous avons déjà, cette année, à transférer pour le service de notre dette commerciale près de 60 millions de dollars et de 12 millions de livres, soit plus de 2 milliards 200 millions de francs aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne... Exiger que s'y ajoutent des versements importants pour la dette politique serait vouloir la chute précipitée et sans espoir du franc. Le fait même que la masse de nos capitaux transférables est limitée, a comme conséquence d'obliger le gouvernement français en admettant que la question proprement budgéfaire ne se posât pas à régler de front la dette à la Grande-Bretagne et celle à l'Amérique. Les gouvernements créanciers ont malheureusement à compter avec leurs opinions publiques, peu averties sur les questions que posent les paiements internationaux... Mais l'éducation de l'opinion se fera chez l'homme de la rue de Londres et de New-York comme elle s'est faite chez le Français moyen, lequel a bien fini par accepter, comme une nécessité inéluctable, la réduction de sa créance sur l'Allemagne.

On ne peut invoquer pour démentir le présent raisonnement, les payements faits par la Grande-Bretagne aux Etats-Unis. Londres, en effet, prélève sans dommage pour sa monnaie, sur les quelque 200 millions de livres sterling de revenu net de ses placements à l'étranger, 37 millions de livres sterling versés annuellement à New-York. n'avons pas cette ressource. Si, devant la nécessité de se procurer, coûte que coûte, des devises étrangères, le gouvernement français jetait d'énormes quantités de sa monnaie sur le marché, il ne trouverait plus preneur qu'à vil prix. Et le franc connaîtrait le sort du mark... Personne n'imagine que nos anciens alliés désirent entraîner la France dans pareille catastrophe!

René MARLIOZ.

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