|
Propos Féminins
RÉPONSE AU BILLET DOUX
Mon cher Ali, J'ai toujours déploré qu'il y ait tant de personnes blasées ou indifférentes à la beauté de la nature, qui puissent, grâce à leur argent, séjourner de longs mois sur telle plage à la mode ou dans telle ville de montagne, alors qu'il y a des multitudes de gens de fortunes médiocres qui ne connaîtront jamais toute la poésie qui s'élève de la mer, ni toute l'humble admiration que force un pic orgueilleux. Ils mourront, eux qui auraient senti, qui auraient compris, admiré, sans avoir percé la magie de ces mots: la mer, la montagne, paradis dont ils ont été écartés. Pour passer leurs vacances, ils doivent se contenter de joies plus modestes, des sites des Buttes-Chaumont ou des rêveries sur les bords de la Seine... Je me rappelle une drôle de réflexion que m'écrivait l'an dernier Gaston Cony, qui a de l'esprit pour quatre. Au mois d'août ou septembre, après quelques journées de chaleur torride, les Parisiens eurent la joie de voir venir la pluie. Et Gaston Cony de dire : « Ce sont les « purotins » qui sont heureux de s'offrir les eaux ! » Parlons sérieusement: quand je vous dis, mon cher Ali: la mer ou ia montagne pour ces vacances? j'ajoute: tel coin de mer ou tel coin de montagne ? Je crois que ceux qui ne spécifient pas l'endroit, le genre d'océan ou le genre de pics qu'ils veulent voir, sont ceux pour qui la mer est beaucoup d'eau où ils peuvent se baigner sans payer I fr. 05 du mètre cube, et la montagne des kilomètres de côtes à grimper pour avoir après le plaisir mesuré de les descendre. Avec moi, vous allez reconnaître que ces gens ne sont pas des admirateurs dont doit s'honorer la nature! Car enfin, chaque lieu a un cachet qui lui est propre, il a ses couleurs, son aspect, son ciel, son soleil, son air, ses odeurs, ses effluves qui nous passent dans l'âme. Je n'ai jamais éprouvé les mêmes sentiments devant les montagnes de Lourdes et celles de Cauterets ou de Laruns; moins encore devant la riante verdure, la saine fraicheur des montagnes basques, et la rocaille cuite au soleil des sommets de la Catalogne. La mer de Biarritz et celle de Cap-Breton ne sont pas pareilles. Pourtant, la mer offre partout une immense étendue d'eau qui semblerait devoir être identique: même horizon, même mouvement perpétuel des vagues, même bruit... Eh! bien non; l'aspect de la plage mis à part, la mer de Biarritz a un genre, celle de Cap-Breton en a un autre. Où que j'aille passer mes vacances, mon cher Ali, j'espère que votre Billet Doux me suivra, auquel je ne manquerai pas de répondre longuement. Je suis toujours
Votre amie Yvette, Eda Dominjolle.
BILLET DOUX
Chère Yvette, 26 juillet 1925. La Cour de Versailles vient de juger une affaire de détournements d'argent qui mérite d'être commentée. Deux jeunes filles, dont la mère est directrice du bureau de poste d'Epinay-sur-Orge, avaient dérobé dans la caisse la somme de 34.000 francs, afin de mener, à Paris, joyeuse vie. Madeleine fut la pourvoyeuse de sa sœur Andrée Launé, qui se trouva, à un certain moment, dans un grand dénuement. La Cour condamna la première à quatre ans de prison et la seconde à cinq ans et toutes deux à 9.500 francs d'amende. Pour la prison, elles bénéficièrent de la loi de sursis. Tel est, en raccourci, le schéma de cette affaire. Notons que la maman pardonna et promit de rembourser «en travaillant jusqu'à la fin de ses jours ». Elle eut cette parole admirable: « Elles n'ont pas eu de papa pour les surveiller et les diriger », argument qui a sa valeur et qui pourra être cité lorsque des enfants fauteront parce que leur père est mort à la guerre, ou parce que la mère aura supporté la lourde charge d'élever des enfants qui n'ont pas connu leur père, ou parce qu'il les a abandonnés. Mlles Madeleine et Andrée Launé avaient été séduites et la tentation de Paris avait achevé cet engouement qu'elles ont eu pour les dancings, les repas fins, les lieux où l'on s'amuse. Les gigolos profitèrent de cet apport pécuniaire, mais firent volte-face lorsqu'ils furent cités comme témoins. Ainsi, l'on reconnait la valeur des amis, à la vitesse de leur fuite lorsque l'infortune nous accable. Combien de mauvaises actions sont commises pour vouloir profiter des mirages de la grande ville ? L'enfance, l'adolescence sont en proie à un danger continuel. Tout vous tente autour de vous. La rue fascine, les étalages des bijouteries font pâmer les yeux des femmes qui passent et qui aimeraient porter de beaux bijoux. La musique des jazz, les réclames lumineuses qui sont des appels à la danse, à l'amour, aux rencontres faciles et intéressées convient la jeune fille au tourbillon du plaisir. Quelle volonté ne faut-il pas avoir pour y résister! Et puis, il y a « toujours un homme qui n'est pas bien loin » pour vous offrir son cœur, son argent ou sa basse moralité. Un chuchotement à l'oreille, un œil qui brille, un avant-bras qui vous encercle et c'est l'entrée dans la salle des trémoussements, des contacts d'épidermes, des bruits, des parfums, des lumières, éléments qui contribuent à l'étourdissement et à la chute, à des chutes continuelles et dont on ne se relève plus. Comment la société peut-elle nous condamner puisqu'elle autorise et encourage toutes les tentations? La guerre n'a fait que les amplifier dans toutes les classes de la société. Vivre dans le maximum de plaisir et de bien-être tel est le cri général que l'on ne prononce pas, mais auquel l'on se rallie selon une entente muette et que traduisent les visages de notre pauvre humanité. Gagner de l'argent ou le voler sans que cela se sache, voilà la mentalité moderne. Les faillites, les escroqueries, les spéculations, au lieu de « rapetisser » la conscience individuele l'encouragent vers des fins inavouées. Les peines appliquées sont dérisoires. Une fois terminées, la condamnation est vite oubliée. Vous avez carte blanche pour mieux détrousser en tapinois le porte-monnaie d'autrui. Mais ne vous hasardez point de voler votre épicier ou votre boulanger, vous serez condamné avec rigueur et banni par votre entourage. Rappelons-nous ce brave dicton de notre cher fabuliste La Fontaine dont le culte fervent est entretenu par M. Olivier de Gourcuff:
"Selon que vous serez puissants ou misérables Les jugements de cours vous rendront blancs ou noirs."
Les années et les événements ne font que confirmer cette triste vérité qui sera de tous les temps et de tous les pays. Où allons-nous? Sombre question à laquelle je n'ose répondre. Dernièrement, chère Yvette, vous m'avez taxé de pessimiste. Non, je ne vois point les êtres et les choses selon une mélancolie acquise ou innée. Les vertueux, les êtres bons, deviennent de plus en plus rares. Ces qualités du cœur n'ont plus cours. Elles suscitent le rire ou les moqueries. On les cache, car la réussite dans la vie ne vient plus de là et vous le savez bien. Les intrigues, les bassesses, les condescendances de chair sont les armes de beaucoup de personnes. Observez à l'atelier, au bureau ce qui s'y passe, et vous me donnerez facilement raison. Si Madeleine Launé était restée bien sage dans son bureau de postes d'Epinay, où elle secondait sa mère, elle aurait vécu ignorée comme la violette dont l'emblème est modestie. Etant jolie, elle aurait trouvé un prétendant, mais la beauté lui valut des hommages et quelque succès. L'existence paisible "atrophie". L'air manque chez soi, même s'il est bon, aussi on va en respirer un plus malsain ailleurs. Depuis la guerre, chacun a soif de liberté, d'aventures, de changements. Les unions en souffrent, les divorces sont nombreux. Les éducateurs, les parents sont désarmés dans cette lutte entre le dehors et le dedans. Andrée et Madeleine Launé ont été entraînées dans le courant de la vie actuelle. La Cour de Versailles leur a été clémente: Elle a peut-être compris qu'il y avait quelque chose de changé dans la marche des êtres. Mais que feront les tribunaux futurs en face de la tourmente de l'argent et des plaisirs? Quels seront ceux qui jetteront les premières bouées de sauvetage ? Je vous lance celle de mes lèvres en témoignage de mon affection.
Ali HÉRITIER
|