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DU POINT DE VUE DE SIRIUS Sur la planète
M. Constant Bourquin me fait le grand honneur de m'adresser le volume qu'il vient de publier sur M. Benda et qui porte comme titre : « Le point de vue de Sirius » M. Constant Bourquin accompagne ce don de trois lignes de dédicace où je discerne quelque ironie. « C'est pour vous demander, dit-il, si nous habitons la même planète ». Hum ! Cela paraît signifier que M. Constant Bourquin, philosophe et savant, et l'humble journaliste que je suis, ne se situent, pas tout à fait sur le même plan. Et c'est fort possible. M. Bourquin proclame, tout au long de son volume, son admiration pour M. Benda. Il parle aussi abondamment de M. Charles Maurras. C'est très intéressant. Ce n'est pas très folichon. La philosophie détachée et très hautaine de M. Benda n'est pas pour me déplaire. Sa conception «spectaculaire » (c'est un mot qui vient de spectacle; il faut le prendre comme On vous le donne) du monde, je m'efforce modestement, sans trop y réussir, de la faire mienne. C'est entendu. Il faut se placer quelque part, bien à l'aise et considérer les vaines agitations de ce microscome qui nous emporte sur les routes de l'inconnu. Seulement, il y a la manière. On peut vibrer à un spectacle. On peut s'émouvoir. On peut être dégoûté. Nul n'est tenu, je pense, de se livrer à cette contemplation avec, comme dit Bacon, l'oeil sec de l'entendement. Ou, alors, il faut se matelasser le cœur, se dépouiller de toute émotivité, ne garder que les yeux pour voir, en se dérobant à tout effet, en échappant à toute réaction, dans l'anéantissement complet de la sensibilité. Le jeu n'est pas très facile. Nous sommes faits de nerfs et tiraillés par les passions. L'impavidité du « spectaculateur » (c'est encore un mot) doit être proportionnelle à son insensibilité. Regarder? Mais nous n'avons pas tous les mêmes yeux. Il y a des myopes. Il y a des presbytes. Et justement, M. Benda me paraît affligé d'un certain daltonisme. L'auteur de Belphégor fut dreyfusard, ce qui n'était pas très « siriusien ». Il fut ensuite, patriote échevelé (en spectateur bien entendu). Comment cet habitant d'une planète lointaine peut-il s'intéresser sérieusement aux luttes infécondes de myrmidons inconséquents. Je sais bien que M. Bourquin s'efforce d'expliquer cette attitude. C'est aussi compliqué que l'individualisme de Barrès prenant racine dans le nationalisme. On peut suivre un spectacle avec l'intention de s'amuser du jeu des acteurs. On peut, de son fauteuil, se sentir secoué. On peut applaudir et l'on peut siffler. Le problème est de ne pas descendre sur la scène pour se mêler à la troupe. Je crois bien tout de même que M. Benda a raison. Il faut essayer de comprendre et comprendre, c'est le contraire de croire. Mais, même de la position Sirius, il arrive qu'on comprenne de travers ou qu'on finisse par croire que c'est arrivé. J'adresse cet article à M. Constant Bourquin et je lui demande s'il veut bien me laisser une toute petite place, un simple strapontin, sur sa planète spectaculatrice.
Victor MERIC
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