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L'Intransigeant - 26 juillet 1925

UN CENTENAIRE SABOTE
La vertu n'est pas toujours récompensée

La presse, qui fait de n'importe quel centenaire, voire cinquantenaire, son pain de fantaisie, a laissé passer presque inaperçu, l'année dernière, le centenaire de Rose Chéri, et la ville d'Etampes, où la comédienne naquit le 27 octobre 1824, n'a pas réussi à réparer tout à fait cette injustice en donnant récemment une fête en l'honneur de son enfant. C'est à peine si les journaux en ont parlé.
Rose Chéri méritait mieux que cette indifférence...; mais que voulez-vous ? Elle cacha sa vie privée, ne chercha pas le succès dans le scandale, fut une épouse vertueuse et une mère admirable... Si vous vous figurez que ce sont là des qualités qui mènent loin, détrompez-vous ! L'exemple de Rose Chéri démontre le contraire. La vérité, la triste vérité, c'est que cette femme n'eut pas de chance et que son honnêteté bourgeoise fit son malheur. Quel dommage! Etre condamnée à une vie douloureuse avec un si joli nom!
Elle le tenait d'un ménage d'acteurs qui donnait des représentations en province. Elle avait rempli dans la troupe les rôles d'enfants. C'était ce qu'on appelle une enfant de la balle. Il y en avait beaucoup autrefois. Mlle Mars, Mlle Georges, Dorval, Léontine Fay, Jenny Colon, Jenny Vertpré, combien d'autres, étaient des enfants de la balle à des degrés différents.
L'enfant de la balle complet appartenait à une famille nomade qui parcourait la France de ville en ville et dont tous les membres se rendaient utiles. Excellente école. C'était pour l'apprenti comédien l'équivalent de l'atelier de famille pour le jeune artisan. L'acteur qui avait fait son tour de France en jouant la comédie connaissait tous les secrets du métier, et il finissait assez souvent par trouver sur les grands chemins celui de Paris. Il allait quelquefois chercher fortune à l'étranger...; il en revenait léger d'argent, mais lesté d'expérience. Si ce n'était pas tout profit, c'était toujours céla.

L'acteur d'autrefois était un pèlerin dont les voyages formaient la jeunesse, de façon que l'âge mûr et la vieillesse même lui fussent supportables en province, quand il s'y voyait relégué à perpétuité. On aurait tort de croire que cette longue épreuve abrégeait son existence. Il mourait généralement plein de jours et d'espoir: il ne dételait pas.

Engagée au Gymnase à l'âge de dix-huit ans, Rose Chéri s'y fit tout de suite remarquer par le public et par la critique. « Elle n'a pas trop l'air d'une actrice; c'est le plus rare des talents », disait Théophile Gautier. Il ajoutait, quatre ans plus tard, après l'avoir vue dans Clarisse Harlowe : « Cette jeune actrice, quoique nous ayons toujours tenu compte de ses belles qualités, nous déplaisait au fond comme une petite merveille de serre chaude; nous redoutions en elle une Mars in-32. Elle a dissipé toutes nos préventions.
L'année suivant, Gautier, il est vrai, rectifiait son tir et ne trouvait plus à Rose Chéri qu'un talent « non merveilleux, mais propre, honnête, soigneux, un peu bourgeois, très bien à sa place au Gymnase ».
Alfred de Musset n'était pas de cet avis: il retournait trente fois de suite la voir dans Clarisse Harlowe et rêvait d'écrire un rôle pour elle.
Le directeur du Gymnase était alors Auguste Lemoine, dit Montigny. Il s'éprit de sa pensionnaire et l'épousa. C'est à partir de ce moment que la vertu de celle-ci ne fut pas récompensée. La veille de son mariage, son père, dans un accès d'aliénation mentale, se jeta par la fenêtre. Fâcheux présage. Plus tard, son frère se pendit et sa sœur devint folle.

Aux mauvais jours que le Gymnase traversa en 1848, Rose Chéri vendit ses diamants pour payer les artistes et alla jouer en province pour conjurer la ruine qu'elle retarda seulement. Pendant l'insurrection de juin, elle transforma le théâtre en ambulance et s'y multiplia.
Elle n'était pas au bout de ses peines. Elle avait trente-sept ans lorsque l'aîné de ses trois enfants fut atteint du croup. Elle le sauva (il devait mourir d'une morsure de chien enragé), mais elle fut victime de son dévouement, et le théâtre qu'elle avait honoré de toutes les manières porta son deuil. Théophile Gautier avait en quatre mots: propre, honnête, soigneux, bourgeois..., défini le talent de l'actrice et le caractère de la femme. On doit trouver aujourd'hui que c'est peu pour aller à la postérité... Et cependant, n'est-ce pas le relief donné au médaillon de l'actrice par sa pudicité qui garde aujourd'hui de périr le nom de Rose Chéri ?

LUCIEN DESCAVES.

Rose Chéri 

Lucien Descaves 

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