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Excelsior - 26 juillet 1925

LES CONTES D' « EXCELSIOR »
LES IMAGES EFFACÉES par LEO LARGUIERExcelsior 1925 07 26  les images effacées par Léo Larguier

Derrière un talus de gazon qui cachait la route, nous entendions les autocars qui passaient à la même heure, emportant des fournées de touristes vers le col des Aravis, la mer de Glace et Chamonix. Le vieillard qui m'avait loué un chalet minuscule près de celui où il habitait pendant toute l'année se réjouissait de ne pas les voir, et il me disait :

- J'aime ce rond épaulement herbu qui borne ma vue de ce côté, comme un homme qui a froid aime un bon manteau. Son influence a été prodigieuse. Je lui dois presque toutes mes certitudes morales...
Etrange personnage que ce vieux solitaire qu'on appelait M. Jean, dans le village, et qu'on entourait d'une sorte de respect craintif. On m'avait vaguement renseigné il passait à lire presque toutes ses nuits... Il s'était retiré là, il y avait plus de vingt ans, après des malheurs... Il était fort à son aise et il possédait des livres de valeur et des tableaux de prix.
Nous nous étions liés, dès mon arrivée, grâce à ses bouquins et aux toiles qui garnissaient les murs de l'immense salle où il m'avait reçu. J'avais admiré deux Corots d'Italie et je lui avais confié que je préférais cela aux œuvres que le vieux maître exécutait, ensuite, sans se renouveler beaucoup, aux somptueuses pièces plus commerciales que les amateurs fortunés paient sans marchander.
Il avait été ravi d'apprendre que je possédais, comme lui, quelques Boning - tons élégants comme des Van Dycks- et que j'avais découvert, parmi des pouilleries, une esquisse de Boilly, représentant six amateurs faisant de la musique de chambre.
Ce jour-là, il jeta un coup d'œil furtif sur le journal que le facteur m'avait remis devant lui.
« Si je revenais à Paris, me dit-il, je crois que je n'y reconnaîtrais plus rien... D'ailleurs, pourrait-on retrouver encore quelque chose aux endroits où l'on a vécu?... Le vieux visage du monde est bouleversé, et je voudrais feuilleter un de ces petits atlas qu'on donne aux écoliers. Nous vivions sur un stock d'images qui s'effacent.
» L'Asie était pour nous une princesse mystérieuse sur le tapis qui pavoisait le front monstrueux d'un éléphant; l'Amérique portait la barbiche, le haut-de-forme au ruban étoilé et les bottes de l'oncle Sam; l'Australie était un grand paradis vert devant lequel croisait le brick de Bougainville; l'Afrique ressemblait à un fauve esquissé de Delacroix. On y voyait un cactus géant, du sable, des Bédouins à cheval, un lion et une mosquée. L'Europe ressemblait à un vieux monsieur en redingcte, gastronome, amateur de vieux livres, de bons vins et de droit...
Les Chinois ont coupé leurs nattes et ôté leurs splendides robes: les belles Turques sont bachelières et les eunuques romantiques les conduisent à la Faculté de lettres; leurs maris vont discuter au Parlement, où le grand-vizir, auquel on ne parlait qu'à plat ventre, est obligé d'entendre des propos sans aménité et des discours dépouillés de leurs quelques métaphores orientales, les jours d'interpellation.
Les rajahs fabuleux vivent huit mois sur douze à Paris. Leurs fils épousent de jeunes patriciennes qui se font habiller rue de la Paix, et nos valseurs les plus élégants vont conduire le cotillon dans les palaces séculaires où peuvent entrer des éléphants harnachés, d'argent, de mousselines et de perles.
Ici, le bouleversement est encore plus tragique, mais je ne veux que songer aux anciennes images.
Une rose au sein droit, un enfant au sein gauche, l'Allemagne était une blonde bourgeoise, robuste et grasse, qui tricotait sous les tilleuls en écoutant une musique militaire. Dans la salle à manger de sa confortable maison à pignon, M. le pasteur, après avoir loué l'Eternel, partageait la tarte aux cerises du goûter, et ses filles et sa femme étaient attablées sous les bustes de Goethe et de Schiller. Mlle Bertha Krupp, qui n'avait que dix ans, repassait sa leçon de solfège... » L'Angleterre ?... Un mylord commandant en chef à la mer portait, à son carré, la santé de la reine, la vieille veuve de Windsor, pareille à toutes les vieilles dames du royaume, avec sa coiffe de dentelles noires et ses bandeaux plats. J'aperçois encore un matelot sur des quais où l'on embarque une montagne de charbon; un juge au teint enflammé, un monsieur à monocle qui lit, dans les fauteuils de cuir de son club, un journal de quinze pages...
Ceux qui ne croient qu'aux usines et qui ne savent pas que de belles calanques ensoleillées, le parfum des orangers, la chanson d'un pêcheur sur la mer, les ailes des mouettes et les voiles latines, un arc de triomphe ruiné et un temple écroulé sont des choses prodigieuses, disaient que l'Italie était pauvre. Elle était pour moi une gardienne de musée; des roses sanglantes et des fleurs de grenadier défaillaient dans ses cheveux noirs, sur sa gorge d'ambre brillait une croix de trésor pontifical, et Rome était le point magnétique où menaient tous les chemins et vers lequel pèlerinaient les amants fortunés, les croyants et les artistes.
La Belgique était une forge et un béguinage; l'Espagne une arène, un jour de course de taureaux; et la Russie, la Russie d'où nous est venu le virus asiatique, était encore une mystérieuse contrée. Je vois pourtant Tolstoï, barbu comme un prophète biblique, songer à ses évangiles sociaux en ressemelant lui-même ses bottes de moujik, et je sens l'odeur du thé au citron que buvait Anna Karenine...
Tout cela s'efface. On ne sait plus. Moi, je ne crois qu'aux anciens dieux et j'ai peur des nouveaux... Ceux qui vous succèdent sont toujours un peu les Barbares. Le monde va trop vite, et puisque vous êtes, au fond, de mon avis, laissez-moi vous dire que vous me faites songer, avec vos travaux littéraires, au vieil Ausone qui sentait venir, au bord de la Moselle, le crépuscule de Rome... Bonne nuit, monsieur, allez dîner à votre hôtel, avec vos Parisiens déguisés en montagnards...»

Léo LARGUIER

Léo Larguier 

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