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Le Petit Journal illustré - 26 juillet 1925

Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE V
Les gens de la noce

RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a épousé à la Madeleine le ba- ron Gontran de Champval. Or, au moment où tous les invités se trouvent réunis au "Mundial Palace », loué tout entier pour la circonstance, on s'aperçoit que la jeune mariée a disparu mystérieusement. C'est en vain qu'on la cherche partout. Un chas- seur de l'hôtel découvre, dans une annexe, un voile appartenant à Constance et, en même temps, on apprend qu'un voyageur, anglais ou américain, a pris le train pré- cipitamment à la gare du Nord.
En dépit de son angoisse paternelle, Reginald Phips était toujours dominé par la terreur du ridicule, et Adélaïde de Saint-Enguerrand lui donnait le maximum de réconfort à cette minute en lui épargnant le soin d'informer ses hôtes.

Merci, murmura-t-il.
Très ennuyé, le directeur du Mundial Palace s'offrait à aller en personne à la Préfecture de Police ou au commissariat du quartier.
- Je vais téléphoner moi-même au préfet, dit Reginald Phips dans un sursaut d'énergie.
Pendant que le milliardaire avisait le préfet de police et que celui-ci, appréciant immédiatement le caractère d'une pareille affaire et le retentissement qu'elle était appelée à avoir, mobilisait les meilleurs limiers de la maison, Mlle de Saint-Enguerrand faisait appeler le baron de Champval et la comtesse Zitti dans un salon attenant au hall vénitien.
En quelques mots clairs et précis, sans commentaires superflus, elle leur narra l'inexplicable disparition de la mariée et les circonstances contradictoires qui l'entouraient. Gontran, affreusement pâle, fut sur le point de se trouver mal. Adélaïde avait prévu cette réaction violente. C'est pourquoi elle fit prier la comtesse Zitti de la rejoindre en même temps que le baron. Celui-ci fut ainsi pourvu d'une assistance amicale susceptible de calmer les premiers transports de son désespoir.
La comtesse ne faillit pas à cette tâche difficile, et Mlle de Saint-Enguerrand put s'éloigner pour aller accomplir la partie la plus délicate de la mission qu'elle avait spontanément assumée: informer les invités. De cette mission Adélaïde de Saint-Enguerrand s'acquitta de telle sorte que ses paroles ne pouvaient laisser prise à la moindre interprétation malveillante ou simplement ironique.

Tous les gens rassemblés dans le cadre somptueux du célèbre hall vénitien du Mundial Palace sentirent passer sur eux le souffle d'une tragédie mystérieuse. Mlle de Saint-Enguerrand leur avait dit ce qu'il fallait pour qu'une seule hypothèse s'imposât à l'esprit de tous, celle d'un guet-apens criminel qui se dénouerait par quelque chantage sous menace de meurtre.
Elle avait parlé ainsi, l'intelligente et énergique Adélaïde, afin d'épargner au père et au mari l'atteinte du ridicule, ce à quoi elle avait complètement réussi. Mais, au fond d'elle-même, elle se rendait bien compte que les causes de cet événement qui bouleversait l'existence d'un père et d'un époux étaient, pour le moment, indéchiffrables. Les faits se contredisaient les uns les autres.

Le récit de la camériste Ernestine ne se pouvait concilier avec la trouvaille du chasseur Emile, trouvaille faite dans un corps de bâtiments du Mundial Palace aussi éloigné que possible de l'appartement de Constance. Par ailleurs, la coïncidence du départ de l'ingénieur James Pinkwell pouvait aussi bien être trouvée fortuite que résulter d'une collusion criminelle. Enfin, il y avait le terrible coup de téléphone qui avait écrasé Reginald Phips... Pourtant, puisqu'on n'avait pas perdu une seule minute pour aviser téléphoniquement le préfet de police, il y avait lieu d'espérer. On pouvait encore prévenir un dénouement tragique.
On imagine la stupeur des invités du milliardaire après que Mlle de Saint-Enguerrand les eut mis au fait de la disparition de Constance. Bien que la plupart eussent l'estomac dans les talons, il ne pouvait être question pour eux de manger le merveilleux déjeuner qu'on s'apprêtait à leur servir.
Tout le monde voulait porter des paroles de commisération à Reginald Phips et au baron Gontran de Champval; mais Adélaïde préserva les deux malheureux de l'importune sollicitude de leurs hôtes. Alors ce fut la débandade générale. Ceux qui habitaient le Mundial Palace se disposérent à regagner leurs appartements. Les autres pensèrent à demander leur vestiaire... Or, à l'instant où les premiers groupes allaient franchir la porte du hall vénitien, plusieurs hommes au visage énergique leur barrèrent le passage. L'un de ces hommes, vêtu avec une correction parfaite, s'avança de quelques pas et dit à haute voix :
- Mesdames et messieurs, je suis obligé de vous déclarer que je ne puis autoriser personne à sortir d'ici avant d'avoir été interrogé... « Sans s'en douter; peut-être quelqu'un d'entre vous est-il à même de nous fournir quelque précieuse indication... « Je suis le commissaire de police du quartier des Champs-Elysées... »
Il y eut des rumeurs dans l'auditoire. Mais, bon gré mal gré, chacun dut en passer par la volonté du commissaire.
Il leur fallut décliner leur identité et un à un, une à une, les invités et les invitées du milliardaire défilèrent dans une petite pièce temporairement convertie en bureau de police pour répondre à quelques questions. Le premier mouvement de mauvaise humeur passé, tout le monde s'exécuta de bonne grâce.
Personne, en effet, ne pouvait en vouloir à la police de réunir dès le début de son enquête le plus possible de témoignages utiles à ses recherches. Etant donné le nombre des invités, ces interrogatoires sommaires durèrent presque tout l'après-midi.
Pendant qu'ils se succédaient sans interruption, de nombreux inspecteurs furetaient partout dans l'hôtel et dans l'annexe. Toutes les issues, bien entendu, étaient rigoureusement gardées. De son côté, le personnel aussi était appelé à fournir tous les renseignements à sa connaissance.
Enfin, un haut fonctionnaire de la Préfecture, qui avait établi son quartier général dans l'appartement même de Constance, envoyait des agents en mission dans les directions les plus variées. Bref, rien ne fut négligé par la police en vue de rassembler dans le minimum de temps tous les éléments de son information.
Effondré dans un fauteuil, le pauvre milliardaire, après avoir usé ses dernières forces à répondre aux magistrats qui l'avaient interrogé avec une déférence apitoyée, demeurait atone, presque hébété, l'œil perdu dans le vague, la bouche tordue de temps à autre par une contraction douloureuse.
A ses côtés, la comtesse Zitti et Mlle de Saint-Enguerrand s'efforçaient de calmer le baron de Champval qui ne sortait tout à coup d'un abattement semblable à celui de son beau-père que pour s'abandonner à de véhémentes crises de désespoir, qui tantôt parlait de se tuer et tantôt voulait agir furieusement, courir n'importe où... Vers le soir, malgré toute l'activité qu'elle avait déployée, la police n'était arrivée qu'à des résultats assez minces. Ce qui attestait la fragilité des éléments d'information qu'elle avait recueillis, c'était que ses meilleurs limiers se divisaient en quatre camps:
Les premiers croyaient à un rapt savamment prémédité. D'autres tenaient pour l'hypothèse d'un meurtre ayant pour mobile la vengeance. D'autres encore penchaient pour une fugue volontaire de la jeune mariée. Il y en avait, enfin, qui n'étaient pas loin de penser à une mystification monumentale, patiemment élaborée par ennemi personnel du milliardaire, un homme aussi riche que Reginald Phips en avait forcément quelques-uns des deux côtés de l'Atlantique ! Les journaux du soir multiplièrent éditions spéciales et le public se les arracha. si les policiers étaient divisés en quatre camps, le « Mystère du Mundial Palace » ne comportait pas moins de vingt versions différentes dans les articles publiés par les feuilles.

Il y avait dans leurs colonnes une copieuse floraison d'hypothèses, pour la plupart vraisemblables, plausibles même, mais qui avaient toutes le même défaut celui de n'être corroborées par aucun fait indiscutable. Il convient d'ajouter que, malgré les plus diligentes et les plus sagaces recherches, l'ingénieur James Pinkwell n'avait pas été retrouvé lorsque la dernière édition du plus tardif des journaux du soir alla sous presse. Cet homme possédait-il le mot l'énigme ? Il était aussi téméraire de le nier que de l'affirmer.
Le mystère subsistait intégral.
CHAPITRE VI
Trois mois après

Trois mois s'étaient écoulés depuis la disparition de Constance Phips, et, en dépit de toutes ses recherches, la police, après s'être égarée sur mainte fausse piste, n'était point parvenue à retrouver la trace de la jeune baronne de Champval. Il est juste d'ajouter que la police anglaise et la police américaine, sollicitées de coopérer aux investigations, n'avaient pas été plus heureuses que la police française. On n'avait rien trouvé, ce qui s'appelle rien.
Un résultat aussi absolument négatif n'avait pas été sans blesser certains amours-propres professionnels. L'opinion qui prévalait, désormais, ce n'était plus aucune de celles qui supposaient un drame meurtre, suicide ou enlèvement criminel, mais une hypothèse qui fut formulée en ces termes dans un rapport de police:
« Cette disparition a été certainement machinée de toutes pièces par la principale intéressée, c'est-à-dire par miss Constance Phips elle-même. « Cette jeune fille, dont le cœur était pris par ailleurs, est allée « vivre sa vie » avec un élu de son choix; et, comme, de l'aveu de son père, elle disposait sans contrôle de sommes énormes, il lui a été facile de s'installer à Paris ou ailleurs, dans une condition sociale quelconque ne laissant prise à aucun soupçon. «Que si l'on trouve surprenant qu'elle soit allée jusqu'à la célébration de son mariage avec le baron de Champval inclusivement, avant de s'éclipser, une explication toute simple s'impose à la réflexion : Ou bien miss Constance Phips n'a pu matériellement agir plus tôt, ou bien elle a voulu bafouer un homme qu'en dépit des apparences elle exécrait, puisqu'elle "en aimait un autre... »

On conçoit que lorsqu'il reçut ce rapport, contresigné par un des plus hauts fonctionnaires de la Sûreté, M. Barrimand, juge d'instruction commis pour informer sur le mystère du Mundial Palace, n'eût qu'une seule décision à prendre : celle qui consistait à classer l'affaire, tout au moins jusqu'à ce qu'un fait nouveau, bien improbable à son sens, lui permit d'instruire avec quelque chance de succès. Au reste, M. Barrimand, qu'on avait abondamment chansonné dans les revues, commençait à en avoir assez de cette décevante affaire, et il partageait le scepticisme des policiers.
- Cette petite Américaine est une chipie, répétait-il volontiers, et il n'est pas de la dignité de la justice de se prêter à la comédie qu'elle a organisée... « Assurément le père est un malheureux bien à plaindre malgré ses millions... « Quant au mari, c'est tout bonnement un imbécile, comme tant d'autres... «
Le jour même où M. Barrimand tenait pour la dixième fois ce petit discours à son greffier, lequel était précisément en train de ficeler le dossier de l'affaire Phips pour l'enfouir dans le placard des affaires classées, une scène, qui devait avoir pour les principaux personnages de notre récit des conséquences de première importance, se jouait dans l'un des salons de la villa de Saint-Germain-en-Laye où Reginald Phips s'était retiré dès après l'événement qui avait bouleversé sa vie. Dans cette villa, résidence vaste et luxueuse, située à la lisière de la forêt. et isolée des habitations les plus proches par un parc immense, abondant en hautes futaies, Reginald Phips pouvait se murer dans la solitude dont sa douleur était avide. Et, cependant, demeuré tout près de Paris, il avait toutes facilités pour prendre contact, quand besoin était, avec les magistrats, les policiers et, en général, toutes les personnes qu'il jugeait utile de voir dans l'intérêt des recherches faites pour retrouver Constance. A vrai dire, Reginald Phips ne vivait pas absolument seul dans la villa des Narcisses c'était le nom de l'habitation louée par le milliardaire.

La maison abritait aussi son secrétaire particulier, un Yankee taciturne, flegmatique et compassé, nommé Sam Quickson, - lequel assurait la correspondance d'affaires du Roi des Dynamos avec ses entreprises industrielles d'Amérique. Enfin, le baron Gontran de Champval, dont le chagrin ne le cédait en rien à celui de son beau-père, lui avait offert de demeurer avec lui avait-il dit.
Considérez-moi comme votre fils, « Je veux être constamment près de vous pour vous assister. Etroitement unis dans l'adversité, nous serons plus forts contre la douleur. Rester près de vous, n'est-ce pas le premier devoir de celui qui a été frappé, comme vous-même, dans le principe de sa vie, par la disparition de Constance ? « Profondément ému par l'accent de son gendre, Reginald Phips avait accepté avec reconnaissance.
Le geste du baron de Champval fut unanimement approuvé, et dans la société parisienne et dans la colonie américaine. Il révélait à la fois une belle générosité d'âme et un grand amour.
Par ailleurs, deux personnes avaient leurs entrées à la villa des Narcisses : c'étaient la comtesse Flora Zitti et Mlle Adélaïde de Saint-Enguerrand, les deux amies dévouées qui, dès la première heure, s'étaient dépensées sans compter pour adoucir autant qu'il était en leur pouvoir le chagrin du malheureux père. Toutefois les visites d'Adélaïde étaient beaucoup plus espacées que celles de la comtesse, laquelle venait quotidiennement en voisine, attendu qu'elle possédait une villa à Saint-Germain-en-Laye. Ces précisions indispensables à la clarté de notre récit une fois données, arrivons à ce qui se passait dans la villa des Narcisses le jour où le juge d'instruction Barrimand se résolvait à classer l'affaire étiquetée « Constance de Champval, née Phips ».
Ce matin-là, vers dix heures, Reginald Phips, dans son cabinet de travail, écoutait le rapport quotidien que lui faisait son secrétaire touchant la marche de ses affaires d'Amérique, lorsque le baron de Champval, ayant frappé discrètement, pénétra dans la pièce, ce qui eut pour effet d'interrompre le discours documentaire du flegmatique Sam Quickson. Le beau-père remarqua que le gendre avait un visage clair, presque joyeux. C'était assurément la première fois que pareil fait se produisait depuis la disparition de Constance, les deux hommes semblant, d'ordinaire, rivaliser de tristesse. Or, coïncidence singulière, Reginald Phips lui aussi, était, ce matin-là, bien moins déprimé, bien moins sombre qu'à l'accoutumée. Mon cher beau-père, dit le baron, pour la première fois depuis... l'événement, j'ai à vous annoncer quelque chose qui ressemble à une bonne nouvelle...
En vérité ! s'exclama Reginald Phips bien, moi aussi, cher Gontran, je dois vous communiquer sinon quelque chose d'heureux, du moins un espoir fondé sur des raisons sérieuses...
- M. Barrimand serait-il enfin en possession d'un indice sûr ? questionna le baron de Champval. - - - Peuh! Gontran, le juge d'instruction, en fait d'indice sûr, m'a téléphoné hier soir qu'il était à la veille de classer l'affaire... Non, mon ami, ce que j'ai à vous apprendre est tout à fait étranger à l'information infructueuse de M. Barrimand... S'interrompant pour s'adresser à Sam Quickson, le milliardaire congédia en ces termes son secrétaire : Vous pouvez vous retirer, Sam... Je ne veux plus entendre parler de mes affaires d'Amérique avant demain... Le secrétaire du Roi des Dynamos s'éclipsa sans mot dire. Pourtant un observateur doué de quelque intuition psychologique eût certainement perçu chez lui les signes fugitifs mais certains du mécontentement.

CHAPITRE VII
Bagadama

Quand le beau-père et le gendre furent tête à tête :
- J'ai hâte, Gontran, dit le milliardaire, de connaître votre bonne nouvelle...
Je ne suis pas moins impatient, répondit le baron, d'apprendre les motifs de votre espoir...
mon cher Gontran... Je n'en ferai rien... La déférence que je vous dois veut que je vous écoute
Parlez le premier, je vous en prie,

tout d'abord...
du sujet...
Non, Gontran, je vous demande instamment de m'informer en premier lieu... Vous étiez venu spontanément dans mon cabinet, et, si je n'eusse point laissé paraître mon intention de vous apprendre du nouveau, nous ne discuterions pas cette question de préséance, un peu futile, reconnaissez-le, étant donnée la gravité. Ce débat, pourtant, n'était futile qu'en apparence.
En réalité, chacun des deux interlocuteurs avait des raisons sérieuses pour connaître le dire de l'autre avant de produire le sien.
L'un et l'autre redoutaient secrètement une désapprobation, comme il advient lorsque deux alliés ont agi séparément, et comprenant enfin que Reginald Phips ne se départirait pas de sa résolution, le baron de Champval céda. -Soit dit-il, je parlerai le premier...

 

 (A suivre.)
Gabriel BERNARD.

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