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APRÈS L'ORAGE
Les inondations de Luchon
Notre ami et excellent collaborateur Paul Reboux se trouve en ce moment à Luchon où il passe ses vacances. Témoin du désastre qu'a provoqué l'orage et l'inondation dans la jolie station pyrénéenne, il nous envoie ce curieux et émouvant récit des événements.
Luchon, 22 juillet 1925. Je m'éveille. Qu'est-ce donc qu'on entend? C'est le torrent tout proche, sans doute, le torrent gonflé par des pluies d'erages qui durent depuis huit jours. Et quelle heure est-il ? Tiens ! pas de lumière électrique.... A tâtons, je me lève. Quel bruit bizarre ! Ce n'est pas le torrent. Et pas d'électricité ! Qu'arrive-t-il ? A mesure que je viens vers la fenêtre, les mains en avant, cherchant les volets, le bruit augmente, froissement continu, semblable à celui de l'eau contre une coque de navire. Je rabats les contrevents. La pointe du jour, un jour blafard, venu d'un ciel strié de nuées galopantes, me permet de discerner, au lieu de la rue, un torrent.
Cette eau clapoteuse, fangeuse, charriant des planches, des toitures garnies encore de quelques ardoises, des chaises, des cadavres de bestiaux, des paquets d'herbe, des panneaux d'armoires, cette eau incessante, courant avec fureur, hérissée de vagues couleur de terre, exhale une odeur froide et sinistre de caveau, une odeur de mort. Aux fenêtres des maisons voisines, quelques lumignons paraissent. On se hèle. Deux hommes baignés comme des pêcheurs de crevettes barbolent en trébuchant à cause du trottoir submergé. L'eau passe, passe... Et elle monte ! Déjà le seuil est près d'être franchi, chaque soupirail forme une cascade que l'on entend se déverser dans la cuisine en sous-sol Une bougie vacillante éclaire l'escalier. Quelqu'un se penche. femme en toilette de nuit. - Qu'est-ce que c'est donc ? - L'inondation, madame. - Ah! mon Dieu !... L'aube sale a bien de la peine à poindre. Et ça monte »
Il faut hisser au premier étage le mobilier du rez-de-chaussée. Ce sont des heurts sur les marches, des appels, des soupirs d'angoisse. Une jeune femme sauve ce qu'elle a sans doute de plus précieux: un gant à friction qu'elle serre contre elle, affolée. - Est-ce que ça monte encore ? - Oui, tenez !... On se groupe sur le seuil, les pieds dans l'eau vaseuse. Pas de lumière. Va-t-on être coupé du reste du monde ? Songeons aux provisions. On descend. L'eau qui stagne dans la vaste piscine du sous-sol, porte des citrons flottants, des planchettes, un panier chaviré, un couvert à salade en buis... Vite, ouvrez les placards ! Montez le lard, les conserves, le vin ! Reste-t-il du pain d'hier ? Vite, vite... Ça monte 1 C'est la phrase tragiquement répétée... Ça monte, en effet. On discute. Un optimiste révolte par sa bonne humeur inopportune. Une vieille dame conseille je ne sais quoi, d'une voix qu'elle rend faible à force de vouloir crier. On questionne un homme du pays, jamais il n'a vu chose pareille. On est dans l'inconnu. Et ça monte, ça monte, cette boue fluide. ce flux sale, obstiné, qui va remuer les bases de la maison, faire peut-être éclater les murs pressés par sa masse invincible !
Peu à peu, la lumière du jour se renforce. L'angoisse cesse un peu. Le risque dans la nuit était horrible. Maintenant, du moins, on pourra se défendre. En effet. Déjà l'on construit des barrages. D'ailleurs, ça ne monte plus... - Vraiment ? Ah ! quel soupir de détente ! En effet, voici même que <ça descend ». Une couleur foncé domine au mur, de cinq ou six centimètres, le niveau du fleuve enragé. On s'enhardit. On sort: Le torrent vous baigne jusqu'aux cuisses si vous savez y choisir la place de vos pas. Des prévoyants circulent, portant des provisions. Des vieilles, la main contre la joue, regardent. Tous les souvenirs de grands désastres s'ébauchent en leur mémoire. On commence à savoir ce qui s'est passé. Des villages ont été partiellement détruits. Une voiture a été emportée. On a trouvé un homme nu, noyé, dans un arbre; et un enfant de douze ans, mort, flottant sur le lac qu'est devenu le golf. L'usine d'électricité est rasée. Ses ouvriers se sont échappés à temps par le toit. Plus de gaz, plus d'eau potable. On réquisitionne les vivres. Plus de téléphone, plus de routes. Les ponts ont été emportés. Là-bas, à la Vallée du Lys, un père a été noyé sous les yeux de sa fillette. Il est resté là, pressé contre une palissade, par la force de l'eau. Et la petité, entourée par les eaux, attend, les bras en prière, qu'on la délivre. Mais on ne peut l'atteindre. Un chalet a été culbuté dans le torrent avec tous ceux qui l'habitaient. Une dizaine de morts ? Peut-être...
Et voici que, en remontant sa nappe débordée et féroce, on parvient au lit même du torrent. La force naturelle de la destruction s'y témoigne avec.une horreur magnifique. Un arbre déchiqueté barre à demi le courant, dressé sur ses branches, les racines en l'air. L'eau bondit sur lui, le flagelle de gouttelettes opaques, cherche à le tordre, à le charrier, et le vaincre en un duel qui ne s'arrête pas. Et les vagues en désordre se dressent contre l'arbre assassiné, dont le cadavre fait couler une masse d'eau furibonde hors du lit débordé. Maintenant, les secours s'organisent. Des pompiers sont arrivés de Toulouse. Il y a de la troupe. On a assuré un éclairage de fortune pour ce soir. L'eau vidée hors des caves et des rez-de-chaussée a laissé un limon puant. Le soleil brille. Il séchera demain la fange épandue comme par une crue égyptienne. Le ciel sourira. Dans trois jours, ce drame ne sera qu'un souvenir, une légende amplifiée par les touristes : « J'étais là. Tellc chose m'advint... » N'importe, je me rappellerai toujours cette impression d'aube incertaine, et de bruit surprenant; ce lever à tâtons; cette odeur fade, vaseuse, funèbre ; cette vision crépusculaire d'une rivière inconnue battant le tapis de l'escalier et tendant vers nous ses mains de boue afin de nous happer sournoisement...
Paul REBOUX
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