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Le Petit Journal illustré - 02 août 1925

CHAPITRE VII (Suite)
Bagadama

RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a épousé à la Madeleine le ba- ron Gontran de Champval. Or, au moment où tous les invités se trouvent réunis au « Mundial Palace », loué tout entier pour la circonstance, on s'aperçoit que la jeune mariée a disparu mystérieusement. C'est en vain qu'on la cherche partout. Des jours se passent. La police ne trouve rien. Réginald Phips se retire à Saint-Germain où il vit avec son gendre.

- Mais je vous préviens, mon cher beau-père, que je vais vous dire des choses assez extraordinaires... Je crains que vous ne jetiez les hauts cris et que vous ne me taxiez d'absurdité... Vous êtes un grand homme d'affaires, un puissant réalisateur... Aussi bien, tout ce qui n'est pas positif, rationnel et prouvé vous inspire-t-il certainement du scepticisme, voire de la défiance... Or, la joie que j'ai dans l'âme aujourd'hui, c'est à des faits que vous allez sans doute traiter de folles imaginations que je la dois... Et pourtant, je suis prêt à jurer qu'il s'agit de choses certaines... Je voudrais vous faire partager ma conviction et mon espoir...
- Je vous en prie, Gontran, allez au fait, quel qu'il soit... Un homme dans ma situation a le devoir d'écouter attentivement et sérieusement tout ce qui touche au principal intérêt de son existence...
- Eh bien, voilà... D'abord, j'ai la certitude... m'entendez bien ?... la certitude que Constance est vivante...
Cela fut dit avec une telle puissance d'affirmation que Reginald Phips poussa une exclamation rauque. Sa main se crispa sur son bureau ministre. Quand il put proférer une parole articulée :
- Constance vit !... fit-il. Vous en êtes sûr !... Comment savez-vous ?... Dites !... Dites vite !...
- C'est que, répondit le baron, j'ai peur que vous ne récusiez les motifs sur lesquels je fonde ma certitude...
- Eh by Jove dites-les donc, vos motifs !
- Ils se réfèrent aux sciences mystérieuses qu'on désigne globalement sous le nom d'occultisme et qu'un homme tel que vous, mon cher beau-père, doit tenir pour inexistantes....
Reginald Phips fit la grimace. D'évidence, il était, à l'égard de l'occultisme, incrédule et méprisant.
Il s'écria :
- Si c'est sur des billevesées de cet ordre que vous fondez votre croyance, mon pauvre Gontran, je ne puis que vous plaindre... « Comment un cerveau bien équilibré comme le vôtre peut-il s'égarer de la sorte ?... « Vous ne m'aviez jamais fait part de cette particularité que je considère, je vous le dis tout net, comme une faiblesse déplorable...
- Je vous en prie, beau-père, écoutez- moi jusqu'au bout... « Moi aussi, il y a quelques jours encore, j'étais aussi sceptique que vous en la matière... Mais, depuis, j'ai vu et je suis bien. obligé de croire...
Vous admettez, n'est-ce pas ? que notre amie la comtesse Zitti a la tête solide et qu'elle est peu accessible aux chimères...
- Certes, la comtesse est une femme supérieurement intelligente et d'excellent conseil...
- Eh bien, la comtesse Zitti vous confirmera tout à l'heure l'exactitude de ce que je vais vous rapporter, si incroyable que cela puisse vous paraître...
Le baron de Champval allait commencer sa relation, lorsqu'on frappa discrètement à la porte.
- Entrez ! cria le milliardaire en réprimant un geste d'impatience.
C'était la comtesse Flora Zitti, dont le visage exprimait la joie.
- Le baron vous a mis au courant, n'est-ce pas ? dit-elle dès l'abord au milliardaire.
- C'est-à-dire, intervint Gontran, que j'allais le faire au moment même où vous êtes entrée...
- Eh bien, c'est inutile... J'amène la personne... Notre grand et cher ami Reginald Phips sera convaincu par les faits bien mieux que par nos discours...
Se retournant du côté de la porte, qu'elle avait laissée entr'ouverte, la belle comtesse fit un signe qui s'adressait manifestement à quelqu'un demeuré dans la pièce voisine. Une femme entra dans le cabinet du Roi des Dynamos.
C'était un être étrange, non dénué de grâce et de charme, mais dont la grâce et le charme avaient quelque chose d'indéfinissablement inquiétant.
Très brune de peau, le visage d'un ovale allongé, les traits harmonieux, un singulier sourire plissant les lèvres minces, l'inconnue tenait presque constamment ses yeux mi-clos; mais lorsqu'il lui advenait de soulever ses paupières, celles-ci découvraient des yeux extraordinaires, des yeux noirs immenses, dont l'éclat était presque effrayant.
Même vêtue de la robe la plus neutre. la plus banale, une telle créature pouvait passer nulle part inaperçue.. Or, elle portait un costume exotique qui ajoutait à l'étrangeté de sa physionomie, un ample et souple pagne blanc, assez semblable à celui des Hindoues des castes supérieures. Une sorte de madras rouge vit envelop-pait sa tête. Ses mains brunes, aux doigts chargés de lourdes bagues jouaient nerveusement avec les pans de ce madras, qu'elle ramenait parfois sur son visage comme un voile. Ses pieds menus dont des anneaux d'or massif enserraient les chevilles étaient nus dans de très minces sandales brodées. Il y eut un assez long silence.

CHAPITRE VIII
Le pouvoir de Bagadana

Reginald Phips regardait cette visiteuse bizarre autant qu'inattendue avec expression de surprise qui ressemblait fort à de l'ahurissement. Mais il n'eut pas le temps d'exprimer ce qu'il ressentait. Déjà la comtesse reprenait : Je vous présente Bagadana... « Vous n'avez jamais entendu parler
de Bagadana ?... « Il y a quelques jours encore, moi aussi l'ignorais son existence et le baron, votre gendre, ne la connaissait pas davantage... « C'est pourtant à Bagadana que nous devons la grande joie que nous allons vous faire partager...
« Cette jeune fille est douée d'un pouvoir prodigieux que vous nierez, cher ami, de même que j'ai commencé par en douter... Mais quand Bagadana aura expérimenté devant vous son pouvoir, Vous serez convaincu, et l'emploi qu'elle en fera concernant votre chère Constance vous vaudra de renaître à l'espoir... Pendant que la comtesse parlait, Bagadana s'était immobilisée en une attitude hiératique. Les lourdes paupières closes, à présent, cachaient l'insoutenable regard. Le masque harmonieux semblait durci. On eût dit une statue mystérieuse, idole symbolique de quelque fabuleux culte oriental.
- Bagadana, poursuivit Flora Zitti, ne lit point dans le passé et ne prédit pas l'avenir.
« Le don qu'elle possède est à la fois plus simple et plus positif... Oui, plus positif, ne vous en déplaise, cher ami...
Bagadana est capable de vous dire si une personne quelconque, en quelque lieu du monde qu'elle se trouve à la minute actuelle, est morte ou vivante... II suffit que vous lui preniez là main et que vous prononciez le nom de la personne qui fait l'objet de votre interrogation en pensant fortement à celui ou à celle à propos de qui vous consultez Bagadana...
- Et c'est sur des singeries de cette espèce, s'écria, Reginald Phips presque avec colère, que vous étayez votre certitude touchant ma pauvre fille ... En vérité, comtesse, je crois rêver !...
Je vous supplie, dit doucement Flora, de vous prêter sans vous fâcher à une ou deux expériences... Vous me remercierez ensuite... Reginald Phips résista durant quelques instants.
Enfin, il céda aux objurgations affectueuses de la comtesse et du baron. Naturellement, lui dit alors Flora Zitti de manière à n'être entendue que de lui, ne questionnez pas tout de suite Bagadana sur Constance...
Demandez-lui, par exemple si un homme que vous savez bien vivant, le directeur de votre office de New-York, par exemple, existe ou n'est plus... Soit consentit Reginald Phips avec une bonne grâce relative.
Quelques secondes après, Bagadana mettait sa fine main brune dans la grosse patte du Roi des Dynamos.
-William Ribsley, questionna-t-il, est-il mort ou vivant ?
Une flamme passa dans les prunelles sombres de Bagadana. Un frisson secoua l'étrange créature. Elle répondit d'une voix chantante aux inflexions de mélopée : William Ribsley n'est plus au nombre des vivants... Reginald Phips éclata de rire. Puis, lâchant la main de Bagadana, retombée à son immobilité sculpturale, il se retourna du côté de la comtesse et du baron :
- Mes compliments, comtesse !... Mes compliments, baron s'écria-t-il sur le ton du sarcasme. Mlle Bagadana est évidemment pourvue d'un don miraculeux... « Malheureusement pour elle, mon excellent collaborateur et ami William Ribsley n'est point encore au royaume des ombres... Pas plus tard qu'il y a une demi-heure, j'ai indiqué à mon secrétaire Sam Quickson la réponse qu'il devait faire à ce câblogramme de William Ribsley...
Reginald Phips désignait sur son bureau un télégramme déplié. William Ribsley n'est plus au nombre. des vivants, répéta la voix psalmodiante de Bagadana.
Le miliardaire trouva la plaisanterie de mauvais goût. Il allait riposter par une boutade dénuée d'aménité, lorsqu'on frappa à la porte, qui s'ouvrit avant qu'il eût permis d'entrer. Le secrétaire Sam Quickson fit irruption dans le cabinet de travail. Le fleginatique personnage semblait bouleversé et donnait les signes d'une agitation tout à fait en dehors de son caractère.
- Monsieur, prononça-t-il, haletant, Voyez ce câble qui vient d'arriver... c'est affreux... Un papier bleu tremblait au bout de ses doigts. Reginald Phips s'en empara et lut ce texte daté de New-York :
"William Ribsley trouvé mort dans son bureau. Probablement assassiné." Sulvait la signature du sous-directeur du cartel des entreprises contrôlées par Reginald Phips.
Le milliardaire était à la fois atterré par la nouvelle tragique qui lui parvenait et troublé jusqu'au fond de l'être par la révélation de Bagadana.

(A suivre.)
Gabriel BERNARD.

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