| Paris-Soir - 02 août 1925 |
|
Paradoxe et originalité
- Jusqu'ici, me dit le vieil avoué qui est, à Meulan, mon voisin de campagne pendant deux mois d'été, j'avais soigneusement, comme vous le savez, fait extirper le chiendent qui croît si vite entre les dalles de ma cour. Or, j'ai remarqué que, dans cette exposition des Arts décoratifs qui est une des manifestations les plus récentes du génie moderne, le principe actuel, c'est de semer de l'herbe dans les intervalles des pavés. Ainsi s'affirme l'originalité de notre temps. Autrefois, l'eau des fontaines retombait en courbes gracieuses vers le sol; maintenant elle s'égoutte en jets rectilignes d'une espèce de conifère pleureur semblable à un lavabo de grand modèle. Il apparaît que la ligne droite est le plus court chemin pour arriver à la nouveauté dans l'art. Il fut un temps où l'on prétendait que la sphère est la forme parfaite; aujourd'hui, c'est le cube. Que reprendre à un beau carré, gris d'acier et bien poli? On ne discute pas davantage un triangle. C'est pourquoi on en met partout et jusqu'aux boutons des portes. A chaque instant on craint de se couper si l'on heurte un meuble ou si l'on touche une colonne. Ce ne sont que tranchants, ce ne sont que diagonales...
- La recherche de nouvelles formules d'art comporte des excès inévitables, lui répondis-je. Vous ne voudriez pas qu'on retournât aux saindoux découpés de la gare d'Orsay, ou aux chevaux acrobates du Grand-Palais à qui l'on fit sûrement, avant la pose, manger toute l'avoine d'une récolte ? - Sans doute, ces chevaux bipèdes sont bien emphatiques, et je ne les soutiens pas. Ils ne se soutiennent guère eux-mêmes d'ailleurs et j'admire encore qu'ils tiennent. Ils sont certainement moins vrais qu'un bel emboutissement d'automobiles... La voilà, la voilà bien, la véritable note moderne ! Une douze CV qui se cabre devant l'obstacle, le maigre conducteur qui la retient, l'éclatement de la chambre à air! Dynamisme, modernisme, dernier cri, d'un pneu qui meurt, premiers vagissements d'un moteur qui part, vitesse, jouissance, paroxysme ! Couleurs acérées, violets ultras, rouges extrémistes, bleus qui s'enfoncent au fond de nos orbites jusqu'à nous faire éternuer, grattage systématique des nerfs, intersection hurlante des jaunes cyniques et des verts maléfiques tout ce qui peut exacerber, jusqu'à faire sauter au plancher, la sensibilité endormie, ne voilà-t-il pas bien ce qu'il faut à beaucoup de nos contemporains? - A une autre façon de sentir correspond un autre art, une autre littérature... - Bien, bien ! Je suis donc un provincial ramolli. Entendons-nous cependant. Je ne méprise nullement les nouveautés. Beaucoup de hardiesses de nos artistes et de nos écrivains sont remarquables, et quoique nos yeux soient habitués à d'autres formes, je me crois encore capable de m'adapter. Je n'en veux qu'aux chercheurs d'originalité à tout prix, aux faiseurs de paradoxes qui dévoient le goût du public. Un paradoxe, c'est un truisme retourné; il y a longtemps que Jules Lemaître l'a dit. Et c'est chose vraiment assez facile que de mettre à l'envers ce qui était à l'endroit. Le roi Dagobert, dans ces conditions, serait un précurseur. Et quelquesuns de nos jeunes littérateurs ne font pas autre chose que lui sans beaucoup me surprendre d'ailleurs, car j'en ai entendu d'autres, il y a trente ou quarante ans ! Certains veulent bannir la raison de leurs œuvres pour ne suivre que ces irisations fugitives qui passent sur le creuset où bouillonne la pensée. On se hâte de jeter sur le papier, de peur que de les tenir enfermées une seconde de plus dans notre esprit, la vérité n'en soit altérée, toutes les images insolites et saugrenues qui passent en nous... Et surtout que cette raison, concierge indésirable, ne tente pas de nettoyer l'escalier par lequel vous montez vers les hauteurs de la poésie !... A moins que, au contraire, on ne veuille décrocher les somptueuses tapisseries romantiques pour vivre dans des chambres nues où se déroule, sur un écran blanc, le filet ténu d'un style dépouillé d'une pensée linéaire... C'est du retourné, vous dis-je... - Pourtant il y a des œuvres de grand mérite chez ces... Evidemment. Je n'en veux qu'à ceux qui, de parti pris, suivent une mode ou des principes ce qui revient au même n'ayant rien à dire, faute de personnalité, arrivent vite aux excès, à qui la sécheresse d'imagination. ne permet que le paradoxe, le contre-bon sens... le << retourné ». Car, est-ce du bon sens, tout de même, que de donner à une chambre, à un salon, le parfait aspect d'une chapelle mortuaire, de telle sorte qu'on y cherche dès l'entrée, invinciblement le cercueil ? Est-ce du bon sens que les réalisations paradoxales de littérature algébrique et décolorée, d'art où la géométrie, squelette indispensable, apparaît sans chair, et sans voiles, abstraite et immeublante! Les courbes, nom d'un chien! (mon avoué s'échauffait !) flexueuses et gracieuses ont bien le droit de cité ! Et la ligne droite s'appliquera-t-elle jamais à mon dos et à mes... - Attention! Vous voilà dans les principes! - C'est vrai! Au, fond, la vérité, c'est que des excès jaillit toujours quelque chose de beau chaque fois qu'il se rencontre un véritable artiste. En dépit des modes, des principes, des théories et des snobismes, des extravagants et des fumistes, ceux qui ont une note nouvelle dans le gosier la feront bien sortir. L'important, voyez-vous, c'est de se tenir en contact avec la vie et d'être soi-même, en dépit des écoles. La vérité, c'est qu'il faut cultiver son jardin. De quelque façon qu'on l'interprète, cette parole est très profonde. C'est pourquoi je retourne demain à Meulan. Gabriel MAURIERE.
|
| Retour 02 août 1925 |






































































