| L'Homme Libre - 20 décembre 1925 |
Industrie - Commerce - Agriculture
L'INDUSTRIE DE LA CHASSE AUX MAMMIFÈRES MARINS
On connaît l'utilisation, telle qu'aujourd'hui elle est pratiquée, des sous-produits de la pêche. Il est une pêche, ou plutôt une chasse, qui à ce point de vue est d'un intérêt considérable, puisque ses résultats se traduisent annuellement par un nombre respectable de millions de livres : c'est la chasse aux cétacés.
Ces mammifères marins, n'étant exclusivement chassés que pour l'exploitation de ce qu'on appelle sous-produit, lorsqu'il s'agit de poissons, présentent industriellement un avenir d'autant plus brillant que la chimie nous permet un traitement plus rationnel de ces produits.
Cette chasse qui fut très prospère chez nous, jadis, aux quatorzième et quinzième siècles, malheureusement n'est plus guère pratiquée par nous, mais seulement par les pays étrangers, dont en première ligne l'Angleterre, et qui en tirent un profit des plus rémunérateurs.
Disons, cependant, le tort considérable que nous subissons du fait de notre abstention, à un moment où précisément, plus que jamais, nous avons besoin de produire nous-mêmes ce que nous consommons, écrasés comme nous le sommes par notre change.
Quoi qu'il en soit, les quelques industries françaises, dont le but est l'exploitation de la chasse aux cétacés dans nos colonies somt confiées à des étrangers, qui y ont mis leurs capitaux et qui les mettent en valeur. Ces sociétés sont en nombre d'autant plus restreint qu'on a eu plus de mal à récolter en France la somme des capitaux nécessaires pour constituer le tiers, jadis, et aujourd'hui la moitié du capital nominal, ainsi que l'exige notre législation.
Ce sont les Norvégiens qui détiennent presque le monopole de l'armement pour la chasse aux cétacés.
Cette chasse se pratique aujourd'hui à l'aide de bateaux, chasseurs de baleines, jaugeant de 500 à 600 tonneaux, susceptibles d'une vitesse normale de douze noeuds, pouvant être, suivant les besoins, portée à quinze. Ces bateaux, sur le gaillard, sont munis d'un canon porte-harpon, d'un maniement plus sûr que le harpon, jadis lancé à la main, et qui ne laissait pas d'être dangereux.
Ces bateaux-chasseurs transportent les animaux capturés à bord des navires- usines; ceux-là, dont le tonnage atteint jusqu'à 12.000 tonneaux, disposent de vastes chaudières autoclaves où on extrait les huiles en y traitant le lard et les graisses.
Ces installations flottantes seront bientôt remplacées, partout où faire se pourra, par des usines construites à terre, qui, seules, sont susceptibles de traiter et de transformer les animaux entiers en produits marchands. Elles permettront de récupérer la totalité d'une marchandise, aujourd'hui négligée en partie, de diminuer ainsi les frais généraux, et donc de permettre, malgré un bénéfice rémunérateur, de ne pas exterminer une race qui ne tarderait pas, exploitée sans discernement, à disparaître.
Les produits extraits de ces mammifères marins sont les huiles, poudres d'os et de viscères, farines alimentaires, fanons, et, lorsqu'il s'agit des cachalots, le spermaceti et l'ambre gris.
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Et la chasse continue...
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Les huiles sont extraites du lard, des viscères, des os ou de la viande et sont de qualités différentes, selon leur provenance. Leur couleur est plus ou moins foncée et la quantité d'acide gras libre qu'elles contiennent est variable. L'huile, une fois extraite, par ébullition sous pression, des viscères ou des os, ceux-ci sont desséchés et réduits en poudre et constituent un guano, contenant environ 4 % d'azote et 20 % d'acide phosphorique. La chair musculaire, traitée de la même façon, constitue la farine alimentaire pour le bétail, ou bien, mélangée à la poudre d'os, forme un engrais complet, auquel elle ajoute 8 % d'azote et autant d'ammoniaque. Les fanons des baleinoptères ne présentent guère d'intérêt et c'est à peine s'il en vient chaque année 200 tonnes sur le marché, vendus au prix de quinze livres la tonne. Il n'en est pas de même des fanons des baleines australes, dont la quantité ne dépasse guère 5 ou 6 ton- nes, mais dont la valeur moyenne est de 500 livres.
Le spermaceti ou blanc de baleine est contenu dans le liquide transparent, logé dans les vastes cavités crâniennes du cachalot. Abandonné à l'air libre, ce liquide laisse déposer une masse cristalline en dissolution dans un liquide semi-fluide. On trouve dans le commerce le spermaceti sous forme d'une matière grasse, neigeuse, à structure brillante, onctueuse au toucher, dont la valeur oscille entre 150 et 175 livres à la tomne. Un cachalot peut en fournir jusqu'à 3.000 kilos.
L'ambre gris est le produit d'une sécrétion de l'intestin du cachalot, qu'on trouve soit flottant sur la mer ou rejeté sur le rivage, soit dans l'intestin de ces animaux.
La valeur de l'ambre gris varie entre 2.000 francs et 13.000 francs le kilo, suivant la qualité. La quantité produite par un cachalot peut n'être que quelques grammes, mais aussi, comme cela s'est produit il y a quelques années, un seul animal peut en fournir, à lui seul, 465 kilos, ayant à cette époque été vendus environ 3 millions de francs.
En en exceptant la production du Japon, puisque dans ce pays les cétacés sont chassés pour la chair dont les habitants se nourrissent, la production mondiale de l'huile est d'environ 850.000 fûts de 75 kilos, ce qui représente à peu près 4.200.000 livres.
La production mondiale du guano de baleine est d'environ 27.000 tonnes, représentant 216.000 livres et sera beaucoup plus élevée le jour où l'utilisation totale des animaux capturés sera exigée. Sur la quantité totale, que nous venons d'énoncer, l'huile de cétacé récoltée dans le monde entier, à peine 30.000 tonnes proviennent de nos colonies, alors que les colonies anglaises en fournissent plus de 600.000.
Cependant, dans nos colonies, il serait possible de se livrer à l'industrie de la chasse aux cétacés. Aussi bien que les colonies anglaises, nous nous trouvons sur le passage de ces animaux, lorsqu'ils abandonnent les régions antarctiques pour venir dans les zones chaudes. Elles y trouveraient, outre les bénéfices qu'assure le développement d'une industrie chez elles, les engrais qui sont indispensables pour mettre en valeur leurs richesses culturales. Notre colonie du Gabon, la première, s'est un peu organisée pour cette chasse, et des usines flottantes, chaque année, s'installent dans l'embouchure de l'Ogooué. Mais tout le golfe de Guinée contient les cétacés qui pourraient y être chassés. Madagascar est fréquentée par un nombre considérable de mammifères marins que les Anglais exploitent dans le canal de Mozambique. Gibraltar est un passage où des Compagnies anglo-espagnoles se sont installées et prospèrent. A Port-Etienne, des essais se poursuivent et les premiers résultats sont intéressants.
Aux Antilles françaises, rien n'a encore été fait, mais il semble que prochainement on doive s'en occuper. Les points, pour nous, les plus intéressants à exploiter seraient les îles Kerguelen, Crozet, Saint-Paul et Amsterdam, rattachées au gouvernement général de Madagascar. Jusqu'à présent, nous n'y avons rien tenté.
La chasse aux cétacés, si elle était conduite sur une grande échelle, comme il serait désirable qu'elle le devienne, ne risquerait pas d'anéantir leur race, comme on pourrait le craindre, si, conformément au vœu que la France avait formulé avant la guerre mais qui, à cause d'elle, n'a pu être mis à exécution, on établissait un règlement de cette chasse, auquel tous les pays devraient se soumettre. Ce vœu était qu'on ne capture pas les animaux trop jeunes, dont la taille n'atteint pas un minimum ; qu'on réserve certaines régions où la chasse serait interdite, et enfin, qu'on utilise complètement tous les animaux capturés. Peut-être un jour ce projet sera repris, qui permettra aux industriels d'installer les usines nécessaires sans crainte pour l'avenir de manquer de matières premières peut-être aussi, un jour, les capitalistes français comprendront qu'il est préférable pour eux de placer leurs capitaux dans les entreprises françaises, plutôt que de les envoyer à l'étranger, comme ils font actuellement. Parmi tant d'autres, l'industrie de la chasse aux cétacés leur assurera un bénéfice rémunérateur, en même temps, qu'il contribuera à améliorer notre situation financière.
Léon FIAULT.



