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Le Figaro Littéraire - 08 mars 1925


Le drame de Villequier mort de léopoldine Hugo

Le drame de Villequier

La mort récente de Georges Victor Hugo a ramené l'attention sur la famille du grand poète. Aussi est-il curieux d'évoquer le souvenir de sa fille aînée qui périt si tragiquement et dont le Figaro publiait récemment quelques lettres curieuses:

Le samedi 9 septembre 1843, dans la salle du «Café de l'Europe», à Rochefort, un voyageur, qui venait de s'asseoir devant une petite table et de commander son déjeuner, parcourait les journaux, en attendant qu'on le servit. Ceux qui l'entouraient le virent tout à coup pâtir, porter la main à son cœur comme pour l'empêcher d'éclater. Il se leva, courut d'une traite jusqu'aux remparts et, là hors de la ville, continua de marcher longtemps comme un fou.
Ce voyageur bouleversé, c'était Victor Hugo. La lecture d'un journal venait de lui apprendre la mort tragique de sa fille aînée, Léopoldine, qui, cinq jours auparavant, s'était, par accident, noyée à Villequier, avec son mari, Charles Vacquerie.

Le poète prit en hâte la route du retour. Toutes les places de la diligence étant déjà retenues, il dut se hisser tant bien que mal à côté des bagages.
Évoqua-t-il, entre deux sanglots, pendant l'interminable trajet, l'heure si proche du départ joyeux avant lequel il avait été embrasser, à Villequier même, celle qu'il ne devait plus revoir ? Il y avait trois mois à peine qu'il avait quitté Paris pour ce voyage aux Pyrénées dont un pittoresque récit, écrit au jour le jour, bien avant celui de Taine, sur des pages d'album illustrées de croquis à la plume, nous permet de suivre l'itinéraire. Bordeaux, Bayonne, Biarritz, Saint-Sébastien, Pampelune, Gavarnie, puis l’île d'Oléron, telles avaient été les principales étapes de cette longue promenade en zigzags, qui avait permis au poète de noter, chemin faisant, des paysages (dont il se souvint notamment pour le Petit Roi de Galice), et aussi de revivre ses souvenirs d'enfance. Mais il n'avait pas retrouvé, même à Bayonne, la sérénité d'autrefois. Oléron, qu'il venait de quitter, lui avait paru «funèbre et mélancolique comme un grand cercueil couché dans la mer». Une sorte de triste pressentiment l'assombrissait. «J'avais la mort dans l'âme», écrivait-il le 8 septembre, à la veille du jour où la lecture d'un journal dans ce café de Rochefort devait lui révéler l’effrovable nouvelle. Hugo n'arriva à Villequier que pour s’agenouiller sur une tombe.

Situé sur une boucle de la Seine, non loin de Caudebec-en-Caux et de l'abbaye de Saint-Wandrille, au pied de coteaux boisés que domine un château Louis XV, le petit village de Villequier était la résidence favorite de la famille Vacquerie, qui y possédait une maison sur les quais. Auguste Vacquerie, l'auteur de Tragaldabas et de Profils et Grimaces, était né à Villequier. Son frère Charles, dont le mariage avec Léopoldine Hugo avait été célébré à Paris, dans une chapelle de l'église Saint-Paul le 15 février 1843, n'avait pas manqué de venir, avec sa jeune femme, passer l'été en Normandie, dans la maison familiale.
C'est là que Victor Hugo avait été les embrasser avait son départ pour les Pyrénées. Au moment de se mettre en route, il écrivait encore à sa fille, le 18 juillet, pour lui dire toute la joie qu'il venait d'éprouver à voir de près son jeune bonheur.
Quel vide avait laissé au foyer paternel le mariage de cette jeune fille de dix-neuf ans, nous le savons par les vers que Victor Hugo lui dédiait aux derniers jours de ses fiançailles :
Aime celui qui t'aime et sois heureuse en lui. Adieu! Sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre. Va, mon enfant chéri, d'une famille à l'autre ; Emporte le bonheur, et laisse nous l'ennui. L'ennui! Qu'était-ce donc, à côté de la déchirante tristesse qui allait accabler le poète, lorsqu'il apprit tous les détails du drame qui le mettait en deuil !

Dans la matinée du lundi 4 septembre, Charles Vacquerie, excellent nageur et bon canotier, revenait en barque de Caudebec, avec sa jeune femme, son oncle, Pierre Vacquerie et le fils de celui-ci. La promenade s'était poursuivie sans un souffle d'air, les écoutes des voiles attachées, quand tout à coup, à la hauteur du «Dos d'Ane», une rafale inattendue survint, En quelques secondes, elle chavira la barque, dont le mât toucha aussitôt le fond, l'eau n'étant pas, à cet endroit, profonde de plus de huit pieds. Si bien qu'un des côtés du bateau émergeait.
Quelques minutes plus tard, un marinier, attiré par des cris de détresse, aperçut de la rive le canot naufragé et alla chercher du renfort. La barque remise sur sa quille, on trouva sous la voile le corps de Pierre Vacquerie. Sa main tenait encore le gouvernail. Quant à son jeune fils, il avait disparu, comme Charles Vacquerie et sa femme. On ramena, au premier coup de seine, le corps inerte de celle-ci. Elle n'avait d'autre blessure qu'une forte égratignure au cou. La contraction des doigts, les ecchymoses des mains témoignaient qu'elle avait dû se cramponner au rebord submergé. Sa robe était en pièces, un de ses bas en lambeaux. Un examen plus attentif permit de constater qu'un bras était démis. Charles Vacquerie fut retrouvé près de sa femme, les yeux fixes et les bras rejetés convulsivement en arrière. Il avait plongé six fois de suite, des paysans, de loin, avaient entrevu la scène et purent préciser ces détails pour essayer de détacher les petites mains cramponnées au bateau renversé. «Charles Vacquerie, affirmait Alphonse Karr dans un article paru au lendemain de l'accident, n'a pas voulu être sauvé.» Et tout permet de croire, en effet, que ce nageur exercé se laissa couler par désespoir.
N'ayant pu la sauver, il a voulu mourir écrivait plus tard Victor Hugo, dans un poignant In memoriam:

Il ne sera pas dit qu'il sera mort ainsi,
Qu'il aura, cœur profond et par l'amour saisi,
Donné sa vie à ma Colombe
Et qu'il l'aura suivie au lieu morne et voilé
Sans que la voix du père à genoux ait parlé
A cette âme dans cette tombe.

L'horreur de ce drame rapide, qui assombrit le poète d'une farouche douleur, et accabla aussi bien Mme Victor Hugo que le grand-père Foucher, vieilli en quelques jours d'autant d'années qu'en comptait sa petite-fille morte, il faut, pour s'en bien pénétrer, relire les vers écrits pour cette fille adorée. Hugo avait vingt-deux ans quand elle vint au monde, en 1824. C'était, il nous l’a dit son «étoile du matin, l'enfant de son aurore», car son tout premier enfant n'avait vécu que quelques jours. La naissance de Léopoldine est contemporaine des dernières Odes et Ballades, où le poète devait écrire :

On devine, à ses yeux pleins d'une pure flamme,
Qu'au paradis, d'où vient son âme,
Elle a dit un récent adieu.

Ce sont ces vers que le poète voulut voir gravés au bas d'une charmante lithographie de son ami Louis Boulanger, qui représente Léopoldine à quatre ans. «Elle était belle comme un beau jour», s'il faut en croire Jules Janin. Victor Hugo, dans les Contemplations, se plaît à nous décrire ses deux filles, Léopoldine et Adèle, la grande et la petite sœur, assises au seuil du jardin dans la maison de Saint-Prix, près Montmorency:

L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,
Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur!

Chaque matin Léopoldine venait le trouver dans sa chambre, l'égayant d'un «Bonjour, mon petit père» qui interrompait son labeur. Mais elle avait beau ouvrir ses livres, prendre sa plume, déranger ses papiers: la chère présence ne chassait pas l'inspiration: Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu. Il arrivait au poète de retrouver, parmi ses manuscrits, quelque feuillet barbouillé d'une folle arabesque :

Et mainte page blanche, entre ses doigts froissée,
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.

Léopoldine avait sept ans quand parurent les Feuilles d'automne, tout illuminées par la tendresse du poète pour l'enfant, ce «bel ange à l'auréole d'or». Est-il besoin de rappeler les strophes où il dit la tristesse de cette ruche dépeuplée «la Maison sans enfants» ? Ces vers-là chantent dans toutes les mémoires. Il avait dédié à Léopoldine la Prière pour tous, écrite en juin 1830, sept ans avant la première communion de sa fille dans la petite église de Fourqueux :

C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges,
Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre.

C'était un des poèmes préférés de l'enfant devenue jeune fille. «Je me souviens, écrit Alfred Asseline, d'une soirée à la campagne où elle nous récitait la Prière pour tous. Elle était assise près de la fenêtre, en robe bleue, avec le livre ouvert sur les genoux. Lorsque la mémoire lui faisait défaut, elle se penchait pour retrouver le vers imprimé; et la lumière de la lampe éclairait doucement son front et ses cheveux.»

Un an après la catastrophe, au jour même de l’anniversaire, Hugo écrit l’un des poèmes les plus célèbres des Contemplations. Après les premières révoltes, voici que sa douleur s'enveloppe d'une sombre résignation. Le poème - M. Grillet en a fait le premier la remarque - est plein de réminiscences du Livre de Job. Et Veuillot lui-même n'hésitait pas à y trouver les vers les plus chrétiens qu'il y eût dans notre langue :

Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,
Mais laissez-moi pleurer...

Court apaisement dans l'histoire d'une âme lasse et découragée que la révolte ressaisit vite:

Si ce Dieu n'a pas voulu clore
L'œuvre qu'il me fit commencer,
S'il veut que je travaille encore
Il n'avait qu'à me la laisser.

La gloire même ne le console pas. Il songe sans cesse à la petite tombe vers laquelle il s'achemine à chaque anniversaire, «seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées», à la «gisante» dont il entend partout la voix :

Peut-être, livide et pâlie,
Dit-elle, dans son lit étroit:
«Est-ce que mon père m'oublie
Et n'est plus là, que j'ai si froid?»

Tout un livre des Contemplations est l'écho profond de ce chagrin qui inspira au poète quelques-uns de ses plus beaux vers. Et c'est par là que le drame de Villequier échappe au simple fait divers pour entrer dans l'histoire littéraire. Il est utile de l'évoquer dans toute sa tragique épouvante, lorsqu'on déroule pieusement le linceul de strophes superbes que le grand poète a tissé pour ce cher tombeau nuptial.

Charles Clerc.


Léopoldine Hugo


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