RÉFLEXIONS DU SOIR La Conversation d'aujourd'hui
M. Chamberlain est à Paris et conférera tout aujourd'hui avec le Président du Conseil. On nous prévient que la conversation ne sera pas facile pour celui-ci, nous nous en doutions.
Le ministre anglais arrive, en effet, chez nous, les mains vides et a pris soin de nous le faire savoir. Il vient pour se documenter, pour prendre contact. Il n'a aucun plan à proposer. Il échangera des vues et s'instruira comme un observateur, nous allions dire comme un écolier qui aurait tout à apprendre. A première vue, cela ne serait pas pour nous déplaire, s'il y avait tout de même, dans l'esprit du visiteur, un commencement de plan, une ébauche d'accord. Mais c'est qu'il n'y a rien et l'on pensera sans doute que ce néant est excessif. Nous, nous le pensons et nous le disons.
Le ministre anglais n'a aucune solution à proposer, parce qu'il est indécis et il l'est parce qu'il voudrait bien miser sur les deux tableaux. Le gouvernement anglais ne veut plus du protocole de Genève. Ce n'est pas nous qui l'en blâmons. Mais il ne souhaite pas non plus que l'Angleterre reste isolée. Il se dit qu'elle ne doit pas s'exposer au grave danger d'une nouvelle agression allemande, mais qu'elle ne doit pas favoriser cette agression par une menace d'encerclement. Et sa conclusion est celle-ci : rapprochons-nous de la France assez pour ne pas faire cavalier seul, pas assez pour porter la responsabilité d'une attaque allemande. Ce qui revient à peu près à dire: laissons les choses en l'état, causons, voyons venir, ne nous brouillons pas avec Berlin et essayons de faire résoudre par d'autres que nous, la quadrature du cercle.
A aucun moment M. Chamberlain n'a donc songé à une alliance défensive avec nous, c'est-à-dire au seul moyen de conjurer le péril. Ce petit jeu peut durer encore longtemps; car avec un tel état d'esprit, le ministre anglais aurait beau traverser la Manche tous les trimestres, ne ferait pas avancer d'un pas le problème. En revanche, ce petit jeu favorise diablement l'Allemagne qui peut bien espérer tirer son épingle dans l'affaire de Dantzig et n'avoir pas à rendre trop de comptes au sujet de ses armements. L'Allemagne est logiquement autorisée, par l'attitude anglaise, à nous manœuvrer. Elle n'y manquera pas. Qu'il s'agisse de ses manquements aux clauses du traité de la Pologne, de l'évacuation de Cologne, de la révision du traité lui-même, elle profitera des divisions entre alliés et c'est nous qui risquons d'être, une fois de plus, les dupes de sa mauvaise foi,
Que fera M. Herriot ? Réussira-t-il à persuader M. Chamberlain qu'il fait, sans s'en douter, les affaires de l'Allemagne? Le convaincra-t-il qu'en sacrifiant le traité de Versailles on sacrifie la sécurité commune ? On doit l'espérer. Mais il peut se faire aussi que notre Premier se laisse gagner à l'indécision de son partenaire. Alors, c'est le plan allemand que nous avons dénoncé avant-hier, c'est la politique dilatoire qui l'emportent. C'est une nouvelle prime accordée par les vainqueurs à la temporisation et à la préparation de la revanche
ANDRE PAYER.
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