A propos d'une mort UN PETIT HOMME... qui n'a pas grandi depuis a connu Louis Feuillade il y a vingt ans
Les journaux ont annoncé ces jours,-ci la mort de Louis Feuillade, le créateur du ciné-roman. Il y a quelqu'un à Lille, qui a connu Louis Feuillade et travaillé avec lui. Ce n'est pas un Lillois d'origine mais c'est quelqu'un qui, étant né à Tulle en Corrèze, et ayant depuis beaucoup voyagé, s'est trouvé passer à Lille plusieurs fois et y a domicile en ce moment. Son nom est connu : il fut souvent à l'affiche des music-halls. Il est très aimé et très applaudi. Sa silhouette est plus connue encore, car elle ne peut, malgré son volume, passer inaperçue. C'est Marval-le-Nain, né Léonard Val, il y a quelque 39 ans. Ce brave petit bonhomme, d'une disgrâce de la vie, a fait le talent de la sienne; de ce qui éveillait les rires, il a fait des applaudissement; de sa malchance native, il a fait sa raison de vivre et a tiré en bon philosophe, du mal le bien. On peut voir Marval dans les rues de Lille. Sa taille n'est pas haute, mais il la porte droite et n'en perd pas un pouce. Il jongle avec une canne légère... qui se lève promptement sur les railleurs, il grimpe allègrement sur les banquettes des cafés. Il sait même au comptoir, saisir fort vivement son verre entre deux doigts. Bientôt quarante ans, et pas un poil gris. Toute sa petite personne dégage un air positif d'assurance; ce petit homme que la nature a voulu mettre dans sa poche, a mis au contraire les gens et les foules dans sa poche. Il a, en causant, une façon fort résolue de tourner ses deux mains courtes l'une contre l'autre ; on ne la lui fait pas » il est prêt à causer avec qui que ce soit : directeur de music-hall, homme d'affaires. ou journaliste. Il a derrière lui un petit tour d'Europe. Et la femme qu'il s'est trouvé il y a quelques années à sa taille, à Anvers, a derrière elle son petit tour du monde. C'est précisément à Louis Feuillade que remontent les débuts de Marval. Alors que le créateur du ciné-roman était journaliste, il fut son scribe à la feuille La Tomate », qui était née d'une avalanche de tomates que feu Combes essuya à Marseille. Marval avait à ce moment-là dix-sept ans. et 1 m. 10. Le journal mourut. Marval avait dix-huit ans, et toujours 1 m. 10. Il entra, aux environs de Paris, dans un cirque... c'est-à-dire une roulotte, où il faisait à la fois clown, balayeur, cuisinier. Il avait 15 francs par mois, et n'était pas toujours payé. Mais il avait soin de demander des acomptes... Vinrent les jours meilleure, les Folles Marigny et le Nouveau Cirque. Entre temps, Marval fut touché par la grâce nouvelle du film. Il revit Louis Feuillade avec qui il tourna Le jugement d'un bouffon ». Il fit encore le rôle du bouffon, dans Marion Delorme ». La guerre. Marval conquiert son indépendance. Il crée un numéro et s'en va à travers les music-halls. C'est ainsi qu'il est à Lille. C'est de là qu'il nous écrit pour nous prier de transmettre à la famille de Louis Feuillade, dont il ignore l'adresse, son souvenir ému. Bien volontiers. Mais la mémoire de Feuillade n'aurait certainement pas été satisfaite, si, à cette occasion, nous n'avions consacré quelques lignes à son élève, à ce brave petit homme qui porte sous sa taille minime, une intelligence et un bon cœur. Comme il porte crânement ce petit front volontaire et ces yeux droits qui l'ont imposé à la vie et aux foules. Intelligence, travail et philosophie !
J. G
| Louis Feuillade... mais rien sur Léonard Marval, totalement oublié, hormis quelques vieilles photos |
|