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Le Grand Écho du Nord - 22 mars 1925


LA GUERRE

— Mol, quand je serai grand, j'irai aussi à la guerre et je tuerai tous les Boches
Je me retourne brusquement comme si j'avais entendu, juste derrière moi, l'éclatement d'une grenade.
C'est Jean qui vient de parler ainsi à Mimi. Un grand froid me glace le cœur.
C'est pourtant vrai, hélas ! que mon petit Jean est menacé du mal dont j'ai moi-même souffert. Et mon Pierrot, et mon François Et tous les petits garçons de France. Et mères, ou femmes, ou fiancées, Solange, Mimi et Geneviève n'échapperont pas à l'épreuve.
Je n'avais jamais, jusqu'à ce jour, bien réfléchi à cette menace ou plutôt je ne voulais pas y réfléchir. Les paroles de Jean, en arrachant le voile, me montrent que la préoccupation de la guerre est tapie en moi, monstre aux aguets, qui, jamais, ne sommeille. Depuis que Dieu a peuplé mon foyer, je n'ai pas un seul jour cessé de penser à la guerre, non pas celle que j'ai faite, mais l'autre, celle qui vient, chaussée de feutre pour étouffer le bruit de ses pas, vêtue de brume, pour éteindre l'éclat de ses armes mais qui vient, mais qui approche, attentive, résolue, impatiente, et ne laissant nulle journée sans étape.
Son odeur de charnier m'arrive par bouffées et c'est à cause d'elle que je ne connais nulle caresse sans soupir, nul baiser sans mélancolie, nulle fête sans regret, nulle joie sans remords.

C'était pourtant pour tuer la guerre que nous nous battions là-bas, avec un tel enthousiasme, d'abord, puis avec un tel acharnement, puis avec une telle résignation. De cette mort de la guerre, nous ne doutions pas, nous ne voulions pas douter. Nous tenions sous nos genoux la Bête palpitante et blessée. Et demain !...
Est-ce qu'une autre guerre pourrait surgir après l'horreur sans nom de la mêlée où bouillaient nos corps et nos âmes ? Un pareil effort ne peut être demandé deux fois à l'humanité
Et puis, nous serions victorieux. Et victorieux, nous saurions bien rogner pour toujours à l'Allemagne ses griffes et ses crocs...
Hélas! Hélas !

Dans les années qui ont suivi la guerre, on pouvait se livrer à l'espérance. On ne voyait plus les petits garçons jouer aux soldats comme nous y jouions, nous autres en notre enfance. Les papas, qui ont fait la guerre, ne donnaient plus en étrennes les uniformes, les canons, les panoplies. Et je me rappelle ma joie quand j'entendis un jour Geneviève me demander: —A quoi ça sert, papa des soldats ?

Je m'endormais dans ma sécurité J'avais tant besoin de croire à la paix éternelle, moi, papa de six petits! Puis le brusque réveil, mon Jean qui parle de recommencer la guerre !
Avons-nous donc changé en France ! Oh non. Je le sais, j'en suis sûr. Aucun désir de conquête, aucun appétit de gloire ne nous anime. La gloire ? Nous en avons tellement rapporté de la guerre qu'elle encombre nos maisons et que chaque jour nous en jetons de pleins paniers à la poubelle. Mais vraiment on s'agite trop là-bas de l'autre côté du Rhin Trop de paroles enflammées y rougeoient. Trop de bruits d'armes y retentissent...
Je demande à Jean : — Pourquoi veux-tu tuer tous les Boches ?
— Parce qu'ils sont méchants.
— Qui te l'a dit ?
— Geneviève.
Je me tourne vers Geneviève. A ma question, elle ne sait que répondre Parbleu !

Qui lui a dit que les Boches sont méchants, qu'ils se préparent à une guerre nouvelle ? Personne et tout le monde C'est une rumeur qui court le long des murs, s'infiltre dans les maisons, dépose sa fage aux âmes les plus innocentes et les plus douces.
Et voilà ma Geneviève, la toute amoureuse, qui souffle la haine au cœur de son frère ! et voilà mon Jean, le chérubin. qui rêve de sang et de carnage !
Du moins, sommes-nous innocents en France, nous pouvons nous rendre ce témoignage. C'est d'Allemagne qu'est venue la contagion, d'elle seule !
N'ont-ils donc pas d'enfants en Allemagne ?…

Jacques PÉRICARD

Le Grand écho du Nord 1925 03 22  La guerre : un père s'interroge devant une déclaration de son petit garçon  " Mol, quand je serai grand, j'irai aussi à la guerr  "
Jacques Péricard


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