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LE TRIBUNAL POUR ENFANTS SE MONTRE-T-IL TROP SÉVÈRE? Oui, dit Me Paul Kahn Mais le président Aubry se défend
On signalait il y a quelques jours ici, un fait singulier un gamin de dix-sept ans, par un coup de tête si commun à cet âge trouble et troublé, se fait arrêter à Paris pour vagabondage. Crainte ou remords, il s'évade du patronage où on l'a placé et retourne chez ses parents, à Montpellier. La leçon a porté ses fruits. L'enfant prodigue est sage maintenant, il est placé, il travaille. Pourtant, malgré les protestations désolées du père brave homme qui a cinq gosses, le tribunal pour enfants le réclame. Malgré distance et dépense, il doit revenir à Paris. Il n'y revient pas; on le condamne, par défaut, à rester enfermé dans une maison de correction jusqu'à vingt et un ans. Quatre ans de prison pour cette peccadille, alors qu'un adulte s'en tirerait et encore avec quinze jours, est-ce possible?
Le tribunal pour enfants... On s'imaginait un asile de paix, de paternelle indulgence; on voyait un visage de grand-père à cheveux blancs, doucement penché vers une jeune tête blonde. De la fermeté, certes, il en faut pour des gamins de cet âge, mais de la bonté surtout, une bonté qui comprend et absout tout en châtiant, et qui ne châtie que pour amender.
C'était bien cela le but des tribunaux d'enfants et jusqu'en octobre dernier on s'y tenait à peu près, me dit M. Paul Kahn, avocat à la cour, secrétaire généra! du patronage de l'adolescence. Mais à cette date des magistrats ont changé et, du même coup, l'esprit. C'est maintenant la répression à outrance, les coups de trique à l'aveuglette. Les cas analogues à celui qui vous étonne se multiplient. Tenez, voici un chiffre qui en dit plus que bien des discours: depuis cinq mois, il y a eu cent oppositions aux Jugements et la cour d'appel a trouve à soixante-dix sentences des solutions plus indulgentes... N'est-ce pas clair ... Pourtant, le principe de ces tribunaux semble excellent. Certes. Mais plusieurs réformes s'imposent : le local à changer d'abord, L'avez-vous vu? C'est 36, quai des Orfèvres, un taudis honteux. En juillet, à midi, il faut l'électricité, et l'acoustique y est déplorable. Nulle dignité dans le décor; aussi, enfants et parents appellent-ils dédaigneusement ce tribunal «le petit tribunal». Pour qu'il ne soit pas considéré comme inférieur, il faut le ramener au Palais de Justice. Il faut encore la publicité des audiences; on croyait nuire à l'enfant en révélant son nom et son délit, en l'exposant à la tentation du cabotinage. On l'a privé de protection et de garanties. Il a le droit de s'expliquer en public. Ses parents, ses amis ont le droit d'assister aux séances. Là, comme ailleurs, la justice secrète est une mauvaise justice. Enfin, les magistrats devraient être des pères de famille, des hommes spécialisés, ayant l'amour et l'expérience des enfants, le souci de leur relèvement. En Belgique, les magistrats pour enfants sont des as, ils ont le pas sur tous les autres. Ne leur confie-t-on pas la plus délicate, la plus noble des tâches ?... En effet, dans un pays qui manque d'hommes et de femmes le magistrat qui peut faire d'un enfant soit un citoyen utile, soit un désespéré ou un révolté, est à coup sûr plus important que celui qui juge l'héroïne d'un drame passionnel ou un vieux cheval de retour de l'escroquerie. Car c'est pour l'avenir qu'il travaille.
« Une cave », m'avait-on dit en parlant du tribunal d'enfants. Il est vrai qu'au sortir du quai des Orfèvres, où le jeune soleil bondit sur l'asphalte bleue et fait des ricochets sur la Seine, on semble plonger sous terre ou sous l'eau: couloir humide qui sent le salpêtre et la crasse, portes vermoulues, salle aux murs lépreux, à la table verte où quelques ampoules électriques luttent faiblement avec la chiche lumière tombant d'un maigre soupirail. Est-ce là l'atmosphère de paix joyeuse et de beauté qui devrait toujours environner l'enfance, même et surtout coupable ? Mais je dois dire que, très grand, très mince, la barbe austère, le regard aigu sous le lorgnon, s'il peut inspirer la crainte, M. Aubry, président du tribunal, n'a pourtant pas les allures d'un croquemitaine. Il paraît fort ému du reproche d'excessive sévérité qui lui est adressé. Et d'abord, me dit-il, les faits sont dénaturés. Le gamin de Montpellier dont il est question n'avait jamais comparu devant nous. Nous ignorions qu'il était rentré dans sa famille. Nous envoyons d'abord la citation pour l'audience du 25 janvier au patronage où il aurait dû se trouver. L'affaire est ensuite remise à quatre semaines avec citation chez le père et une note ajoutant que si l'enfant ne se présente pas. il sera envoyé dans une maison de correction jusqu'à sa majorité. Ce qui fut fait, par défaut. C'est net et sec. J'objecte : Mais puisque le gamin s'est amendé, puisqu'il travaillait? Comment pouvions-nous le savoir? la lettre du père, adressée au service central, ne nous est parvenue que le lendemain de l'audience... Alors, grâce à ce retard, voici, pour un coup de tête, ce garçon, qui s'est repenti, en prison pendant quatre ans? Il peut faire opposition... C'est, parait-il, ce qu'ont fait depuis octobre, cent enfants condamnés avec trop de rigueur, dont soixante-dix auraient vu adoucir leur peine? Exagération! s'écrie vivement M. Aubry. La moitié environ des jugements a été confirmée, l'autre infirmée. Il est pourtant exact que nous avons dû, ces derniers temps, nous montrer plus sévères: j'étais débordé de plaintes émanant de patronages sur la conduite des enfants qui leur sont confiés: 268 incidents de liberté surveillée, comme nous disons. Puisque ce système avait échoué, il fallait quelque chose de plus strict, c'est-à-dire la maison de correction... Est-ce l'idéal ? Et l'enfant, trop souvent, ne s'y corrompt-il pas davantage. Aussi, dans ces trois derniers mois ai-je rendu 233 enfants à leur famille, alors que je n'en ai placé que cent dans les patronages. C'est ce que certains de vos derniers ne peuvent pas me pardonner... Mais cela est une autre histoire... Quant à la publicité des débats, conclut M. Aubry, j'en suis partisan convaincu. Plus on viendra à notre tribunal, plus on s'intéressera aux enfants, plus il y aura de bonnes volontés pour aider à leur relèvement. Qui donc, par exemple, créera des asiles pour enfants anormaux? Car le plus souvent ce ne sont pas des coupables, mais des malades... Après tout, M. Aubry est-il si sévère? Qui aime bien...
Andrée Viollis.
Andrée Viollis |