| L'Ouest-Éclair - 22 mars 1925 |
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Poisson d'avril, deux mois qui évoquent à l'imagination des souvenirs de niches, de farces, de tromperies inoffensives, aussi de vengeances sournoises dont la poste se faisait l'involontaire complice; ces jeux innocents ou coupables ont fait place à un autre genre de poisson d'avril, à la carte Illustrée de fadeurs galantes, vaguement niaises, qui n'ont, cela s'entend, aucun rapport avec la galanterie raffinée du XVIIIe siècle, non plus qu'avec le poisson d'avril d'autrefois, celui qui fut importé de Lorraine, il y a quelque trois cents ans, et voici comment : Au début du XVIIe siècle, en Lorraine, on avait coutume, au jour du 1er avril, de faire de petites tromperies aux personnes qui ne s'en défiaient pas. Poisson d'avril était qui s'y laissait prendre. «Ces tromperies étaient à cette époque si peu connues des Français que, pour éviter d'être trompés, ils se défiaient de tout ce qu'on leur disait ce jour- là» (Maréchal de Beauvau.) Or le 1er avril 1634, Richelieu fut attrapé comme Poisson d'avril par le nouveau duc François de Lorraine. Cette histoire, ce semble, vaut d'être racontée, elle eut un grand retentissement et ne contribua pas peu à propager, en France, l'image du Poisson d'avril. Le duc de Lorraine, Charles III, impuissant à résister à Richelieu, avait abdiqué en faveur de son frère le Cardinal François. Mais Charles, à son avènement, avait déclaré tenir son duché de par sa femme Nicole, fille de son prédécesseur. Que valait, dès lors, le droit du Cardinal ? Le duché ne revenait-il pas à Nicole, ou plutôt à sa sœur Claude ? Richelieu en jugea ainsi et une armée, sous les ordres du Maréchal de la Ferté, vint appuyer la thèse française: ordre avait été donné au Maréchal d'amener, à la Cour de Louis XIII, les deux princesses lorraines. Et il s'en fallut de peu, de la longueur d'un Poisson d'avril, que l'affaire ne réussit. Nicole et Claude étaient à Lunéville, le Maréchal vint les y assiéger. Le nouveau duc, par quelle voie ? découvrit les projets du ministre français et résolut de les déjouer. Il vint s'enfermer, avec les deux sœurs, dans la ville assiégée et leur persuada que, pour garder à la Lorraine son indépendance, il fallait allier son droit au leur. Mais comment? Voici comment ils s'y prirent : Le Cardinal François remontra à Claude « les nécessités de l’État » et lui proposa pour y obvier de l'épouser, d'unir ainsi leurs droits à la succession. Claude agréa la proposition avec d'autant plus d'empressement qu'elle n'était pas sans éprouver déjà pour lui une vive affection. Alors, « vu les besoins de l’État », le Cardinal abandonna son titre de Prince romain et, le même jour, le mariage fut décidé, célébré, consommé. Poisson d'avril son Eminence le Cardinal de Richelieu ! Lunéville fut prise; M. le Maréchal de la Ferté tenait en ses mains les nouveaux mariés, mais grand fut son désappointement, à son entrée dans la ville, quand il apprit le mariage du duc. Il n'osa pas séparer les époux, souverains étrangers; il demanda de nouvelles instructions au Ministère; en attendant, il les surveilla étroitement et les emmena avec lui à Nancy. L'ordre d'amener les princesses à la Cour lui fut immédiatement expédié; trop tard. Le duc et la duchesse avaient été enfermés au palais ducal; résolus à s'enfuir, ils profitèrent du 1er avril pour exécuter leur projet. Donc, dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1634, le duc se fit couper la chevelure qu'il avait fort belle et sortit du palais, déguisé en portefaix, aussi la duchesse qui, travestie en page, armée d'un flambeau, éclairait la marche d'un gentilhomme qui lui était venu faire visite et qui, pour mieux abuser les gardes, menaçait des étrivières le pauvre petit page maladroit et apeuré. Les deux époux se retrouvèrent en ville chez un de leurs domestiques nommé du Bornet. Restait à sortir de la ville alors rigoureusement gardée par des soldats français. A la pointe du jour, ils se dirigèrent vers la porte Notre-Dame, lui, méconnaissable sous sa veste de paysan elle, déguisée en paysanne, une hotte de fumier sur le dos. En passant sous la porte, une femme les reconnut. Celle-ci, amie d'un des soldats de garde, n'eut rien de plus pressé que de l'en avertir: Le duc et la duchesse viennent de sortir! Le soldat la regarda en souriant ; on était au 1er avril et il savait bien le soldat français, que les Lorrains le 1er avril... Bref, un coup d'œil aux deux passants, un autre à la femme. Celle-ci voulait-elle se gausser de lui ? Poisson d'avril ? Non, non... Les deux inconnus s'éloignèrent, la femme aussi. Cependant, comme sévère avait été donnée la consigne de veiller aux portes de la ville, le soldat fit un retour sur lui-même et fut pris d'inquiétude. Et tout de même si la femme avait dit vrai ! Tant pis ! rira qui voudra, et pour s'arracher à ses perplexités, il alla raconter le tout à son officier. Celui-ci n'ignorait pas que c'était le 1er avril ses soldats, sans doute, voulaient lui jouer un tour de leur façon car ni l'air ni les paroles du soldat ne lui paraissaient ni affirmatifs, ni convaincants. Il ne veut pas être pris pour un Poisson d'avril. Poisson d'avril il ne sera pas, M. l'Officier de garde. A la réflexion toutefois, la chose lui parut 'd'importance: si par hasard ce n'était pas une tromperie, si c'était vrai que le duc et la duchesse.... et hanté par l'idée de sa responsabilité, oublieux du poisson d'avril, il alla trouver le gouverneur de la ville et lui répéta sur le ton de la plaisanterie ce que le soldat lui avait rapporté. Le gouverneur, M. de Brassac, était d'esprit timoré et fort soupçonneux. Pas de poisson d'avril qui tienne, vite, il envoya à l'officier préposé à la garde du palais l'ordre d'avoir à s'assurer personnellement que le duc et la duchesse n'avaient pas quitté le château. Celui-ci vint frapper aux appartements du duc, un valet bien stylé lui fit signe de la main de ne pas faire de bruit, Mgr Son Altesse et Mme la Duchesse étaient au lit et dormaient. Et l'officier, confiant, s'en alla. Mal lui en advint. Poisson d'avril, M. l'Officier, poisson d'avril plein d'arêtes et de piquants. En effet, quelque temps après, M. de Brassac inquiet vint lui-même au palais; il se fit ouvrir la chambre; elle était vide, les oiseaux s'étaient envolés. Poisson d'avril Monsieur le Gouverneur. M. de Brassac jura, tempêta, il eut beau briser la carrière du trop confiant officier, mettre sous clef M. du Bornet et quelques autres gentilshommes, faire battre la campagne par ses cavaliers, les fugitifs furent introuvables. A la porte de la ville, un gentilhomme à eux, M. de Beaulieu, les attendait avec des chevaux. En selle ! Ils firent 23 lieues sans désemparer. Sauvés, ils se reposèrent à Besançon, puis allèrent cacher leurs amours sous le beau ciel de la Toscane, et de là se rendirent à la Cour impériale auprès de leur tante l'impératrice Éléonore. Quatre enfants naquirent de ce mariage : deux garçons et deux filles. Mais l'exil, le chagrin avaient ruiné la frêle santé de Mme Claude. Elle mourut, en 1649, sans avoir revu la Lorraine et sans avoir été duchesse, pas plus d'ailleurs que son mari ne fut duc. Heureuse si elle avait pu prévoir, princesse attristée, les brillantes destinées de la race sortie d'elle. Son fils sera Charles IV, duc de Lorraine, il épousera la sœur de l'Empereur Léopold, il fut le vainqueur de Mohatz son arrière petit-fils, Francois de Lorraine, épousera Marie-Thérèse d'Autriche et fut François 1er Empereur d'Allemagne 1747. La fuite du duc et de la duchesse fit, comme l'on pense, grand bruit à la Cour et à la ville et de là se répandit jusqu'au tréfond des plus lointaines provinces l'usage du Poisson d'avril. F. LE LAY, Docteur ès-Lettres.
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