QUI SERA PRÉSIDENT DU REICH?
Trente millions d'Allemands et d'Allemandes votent aujourd'hui pour désigner le président du Reich; comme l'écrivait G. Hervé, on n'ose pas dire de la République allemande. Il apparaît, en effet, dès à présent, que le candidat qui a les plus grandes chances d'être élu, au second tour, est M. Jarres, le maire de Duisbourg que l'on célèbre partout comme l'homme qui a résisté aux Français. M. Jarres est le candidat de la droite, c'est-à-dire des populistes, des nationalistes et même d'une partie des racistes. Il est soutenu par tous les industriels, par tous les grands propriétaires protestants. On le considère, en outre, comme le Monk de la révolution allemande, l'homme qui préparera la restauration des Hohenzollern. Il est peu probable que M. Jarres soit élu aujourd'hui. On prévoit qu'il arrivera en tête de tous les candidats, mais avec une dizaine de millions de voix; c'est-à- dire assez loin encore de la majorité absolue. La candidature de M. Jarres a renversé les chances qu'aurait pu avoir naguère M. Marx, l'ex-chancelier catholique à tendances démocrates. Celui-ci n'obtiendra sans doute que quatre millions de voix environ. Les partis constitutionnels qui auraient dû s'unir pour combattre M. Jarres vont au combat en ordre dispersé. C'est ainsi que M. Marx a un concurrent de même opinion en la personne de M. Held, président du Conseil bavarois, plus incliné que lui toutefois vers la monarchie. Enfin les démocrates qui auraient pu se joindre au centre ont pour représentant M. Hellpach, savant estimé, mais qui n'a aucune chance de succès. Il est vrai que les racistes enragés ont bien présenté Ludendorff, le piteux vaincu de 1918, l'homme des coups d’État manqués, mais ces exaltés ne peuvent jouer un rôle important dans la bataille, pas plus d'ailleurs que les communistes, cependant plus nombreux. Le candidat qui doit vraisemblablement réunir le plus grand nombre de voix après M. Jarres est M. Otto Braun, le candidat des socialistes. Jusqu'à présent il est peu vraisemblable que les partis de gauche et du centre fassent l'union sur son nom au second tour pour faire échec à M. Jarres. Il est d'ailleurs aussi peu croyable que les socialistes se rallient à la candidature de M. Marx dans un but identique. Les décisions des chefs ne seraient d'ailleurs pas forcément suivies. L'élection du président de la République au suffrage universel comporte toujours de redoutables surprises: l'élection de Louis-Bonaparte en fut chez nous la preuve. Nous aurions tort d'espérer que la République allemande puisse être fortifiée par l'élection de son nouveau président. Tout nous fait craindre, au contraire, un nouveau glissement en faveur des hommes de la revanche et de la restauration.
EUGENE SAILLARD.
De gauche à droite: MM. JARRES, candidat du Bloc des droites (populistes et nationalistes); HELD, président du Conseil de Bavière, catholique-monarchiste LUDENDORFF, candidat des ultranationalistes (racistes); THAELMANN, communiste; Otto BRAUN, candidat des socialistes ; HELLPACH, candidat du Parti démocrate, et l'ex-chancelier MARX, candidat du Centre catholique.
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