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Le Cri de Marseille - 29 mars 1925



Alain Romangas collectionneur dobjets anciens Marteau a adjugé à 24 millions d'euros

FRIPERIES

S'il est un spectacle attristant entre tous, c'est bien celui que nous offre, chaque jour renouvelé, la salle des ventes des commissaires-priseurs.
C'est là que toutes les épaves des catastrophes familiales ou du commerce à part quelques rares exceptions - viennent s'échouer, pour tomber, sous le marteau de l'encanteur, dans des mains anonymes.
Certains objets vous vous arracheraient presque des larmes, à les voir ainsi enlevés à l'intimité familiale souvent séculaire, pour être exposés à la vue de visiteurs avides ou narquois qui supputent la valeur marchande des bibelots les plus sacrés.
Ils ne représentent presque rien, mais ils sont chargés de souvenirs. Ce sont les dieux lares séculaires passés de mains en mains, entourés d'une vénération touchante.
Et maintenant, les voilà dans la promiscuité générale de ce bazar triste qui sent la misère et sue le désespoir ! Que de larmes dans ces choses!
Vieilles couronnes de mariée sous des globes surannés qui marquent la date d'amours à jamais éteintes ; portraits naïfs d'aïeux rappelant les ancêtres que la cendre des temps a couverts du voile de l'oubli; vieille table où, le soir, la famille se réunissait ! Tous ces modestes meubles qui furent les compagnons domestiques de nos premières années et le fruit d'économies laborieusement amassées grâce au travail quotidien.
Oh! quelles tristesses dans tout cet étalage. Enlevées de leurs cadres, des choses sacrées ne signifiant plus rien, car, ce qui leur donnait de la valeur, c'était l'attachement que nous leur portions.
Nous avons vu, dans la foule des enchérisseurs, une veuve éplorée ne pouvoir enlever, à cause du prix, l'image de celui qui fut le compagnon de toute sa vie. Des larmes coulaient silencieuses de ses yeux meurtris par la douleur et par les ans. Un brocanteur indifférent l'enleva dans un lot hétéroclite; on avait supputé le prix de la toile, sans plus.
On se demande pourquoi certains achètent des tas de vieilles photographies qui ne peuvent avoir de valeur que pour les personnes qui ont connu les portraiturés. On en voit de ces albums, même à la foire aux puces ! Et tout cela se vend !
Voici le fauteuil dans lequel l'aïeul chenu venait s'asseoir pour passer la veillée; comme ce fauteuil bien modeste était soigné.
Maintenant il ira figurer dans le mobilier de quelque hôtel à la nuit. La pègre ambulante cosmopolite et louche prendra place dans ce meuble vénéré que l'on appelait « le fauteuil de grand-père ».
Tout autour des salles de vente, il y a, dans tous les pays, une bande de faiseurs parfaitement organisée qui s'enrichit de la misère des autres. Ils ont des allures fuyantes que les habitués connaissent bien.
A part quelques ventes artistiques de tableaux ou d'objets d'art de maîtres classés, qui peuvent, parfois, gagner à l'enchère, le surplus est livré à une véritable dilapidation. C'est ce qui a fait naître et prospérer les marchands « d'occasions ». Les chalands qui vont là payent fort cher ce que des vendeurs, par suite de leur organisation, ont acheté pour un morceau de pain.
On appelle ces bonshommes : la bande noire. Ils se repassent les affaires avec une confraternité touchante ; à moi aujourd'hui, à toi demain !
Certes, il est des brocanteurs qui sont très honnêtes. Ils rendent même service aux connaisseurs qui n'ont pas les loisirs ou le goût de suivre les enchères de la salle des ventes, mais il s'agit de les distinguer de la masse des autres : c'est là le difficile.
Rien n'est plus curieux que ces magasins d'objets usagés dont les propriétaires se fournissent surtout à l'Hôtel des Commissaires-Priseurs.
On peut y réaliser de bonnes affaires, sans tromper personne, bien entendu. C'est une question de jugement et de goût.
Mais ce qui se dégage de tous ces meubles meublants et objets mobiliers, ainsi que l'on dit en langage de droit, c'est une tristesse infinie.
Nous avons eu et nous avons en main des livres anciens dont la page de garde est couverte de dédicaces, en latin et en français, selon que l'ouvrage précieux était transmis de génération en génération.
On y voit une écriture de jeune à laquelle des lettres tremblées de vieillard succèdent. Tous amateurs perdus dans l'insondable oubli ! Nous déchiffrons péniblement les signatures de ceux qui furent, peut-être, puissants et adulés en leur époque.
Ainsi que le disait un grand philosophe : « Nous vivons sur les cendres de nos ancêtres. »
C'est vrai pour tout, surtout pour la brocante.
En somme, nous vivons sur les morts. Notre sagesse, nos connaissances artistiques et scientifiques ne nous viennent que de nos prédécesseurs. Ce qui fait la supériorité de l'homme, c'est qu'il profite de l'expérience des générations qui ont vécu avant lui.
La friperie nous présente une sorte d'archives des choses passées. Elle n'est possible que dans un pays extrêmement civilisé, comme le nôtre.

Praville.

Le Cri de Marseille 1925 03 29 art 01 friperies 1

" Ce passionné de collections rêvait d’ouvrir son propre musée. S’il n’a pas eu le temps de concrétiser ce projet, ses objets seront tout de même exposés… mais dans des salles de vente aux enchères "


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