Merlebach, 28. - De notre env, spécial.
On devine le spectacle, ou plutôt non ! on ne le devine pas, car il ne peut s'imaginer, et il peut à peine se décrire. La cage avait deux étages. Celui d'en haut s'écrasa sur celui d'en bas, et les malheureux qui étaient debout, sur une hauteur de deux mètres, furent coincés dans un espace de 50 centimètres à peine. On n'en retira que des débris informes, méconnaissables, enchevêtrés. et pressés les uns contre les autres ! Les lampes de mineurs qu'ils tenaient tous à la main étaient entrées dans leurs poitrines, et les débris de la cage elle-même s'étaient enchevêtrés aux débris humains!
Agonies sans secours pendant deux heures
L'étage supérieur présentait peut-être un spectacle plus effrayant encore. Là, les mineurs n'avaient point été écrasés: le toit au-dessus d'eux était resté intact et même le câble de 4 tonnes, en se rompant au bout de sa course, car il ne s'était rompu qu'à ce moment-là, était tombé lentement, par secousses, en heurtant le bâtis du puits, en tournant sur lui-même. Il s'était posé sur le toit de la cage sans l'enfoncer. Mais les hommes, à la secousse, avaient eu pour la plupart les jambes broyées ou les côtes enfoncées. Les quarante qui étaient en dessous étaient morts instantanément, Ceux qui étaient au- dessus restèrent deux heures ainsi. Deux heures d'agonie Deux heures sans secours, dans l'obscurité et dans le chaos, de la ferraille, avec des corps déjà froids contre eux, du sang chaud, qui était le leur ou celui du voisin, et dans l’impossibilité absolue de faire un mouvement.
C'était de là, de cet étage supérieur, qu'étaient partis les cris, qu'on percevait là-haut. Trois ou quatre lampes restées allumées aux mains des moins blessés jetaient des lueurs dans cette scène de cris, de membres brisés, d'immobilité forcée et de mort lente.
Un sauveteur passe 17 heures au fond de la mine :
Comment procéder au sauvetage? Autre drame tragique qui se passait là-haut, sur le carreau, dans les âmes du personnel affolé. Pendant deux heures on fut impuissant. Une autre cage pouvait-elle descendre ? Un contrôleur des Mines, M. Bertiaux, ancien élève de l'Ecole des Mines de Douai, originaire de Dorignies, se dévoue, sans savoir si la descente, privée du contre-poids de l'autre cage, était sûre. Il s'engouffra dans la mine, mais ne put descendre jusqu'au fond, car le câble effondré, enroulé au-dessus du toit de l'autre cage, barrait la route. Il put cependant approcher à une trentaine de mètres. Et le sauvetage commença,
M. Bertiaux, descendu jeudi à 16 heures, ne remonta que dans la matinée du vendredi, Il mangea, reprit quelques forces, et redescendit aussitôt. Sous son commandement avisé, les équipes gagnèrent par les deux puits en service les différents étages de la mine. On arriva ainsi jusqu'à 404 mètres de profondeur. Là, on entendait des cris terribles, les râles des blessés parvenaient jusqu'aux sauveteurs, mais pour remonter les victimes, il fallut mettre en mouvement la deuxième benne du puits Reumaux. On la fit descendre avec la plus grande prudence, et la benne vide atteignit sans difficulté la profondeur de 335 mètres. Là, une poutrelle de fer barrait le chemin ; on la fit sauter pendant qu'on remontait la benne. Les sauveteurs y prirent alors place munis des médicaments indispensables. Toujours dirigée par M. Bertiaux, l'équipe parvint enfin à 100 mètres de la benne écrasée. De cet endroit, à l'aide de cordes et de moyens divers, les sauveteurs descendirent courageusement jusqu'au fond, et, à 8 h. 30, les premiers blessés, sauvés dans la benne de secours, étaient enfin remontés à la surface. Vendredi, vers 17 heures, toutes les victimes étaient remontées. Certaines, sur le carreau, durent être mises à quatre dans le même drap, tellement il était difficile de séparer les corps les uns des autres. C'est seulement à l'hôpital que la séparation, et l'identification, put être faite. Et encore tous les morts n'eurent-ils pas aussitôt de cercueil, car les pompes funèbres de la localité en manquaient.
51 morts, 27 blessés
La localité de Merlebach, en grand deuil aujourd'hui, est une jolie petite ville assez récente et en plein développement, aux confins de la Sarre, Elle compte 7.000 habitants Sa voisine, Freyming, en a 600; à elles deux, elles fournissent 6.000 ouvriers, soit près de la moitié de son effectif, à la Compagnie Sarre et Moselle, qui emploie 11.000 mineurs. La concession est une ancienne mine allemande mise sous séquestre après l'armistice et qui, aujourd'hui, fait partie des Sociétés des charbonnages dévastés du Nord et du Pas-de-Calais. M. Cuvelette, directeur des Mines de Lens, en est l'un des administrateurs. La nouvelle société française décida de creuser un nouveau puits; ce fut le puits Reumaux, à 437 mètres de profondeur. La cage dans laquelle devait se produire l'accident n'avait encore jamais été utilisée pour la descente et la remonte des ouvriers. La descente et la remonte se faisaient encore par l'ancien puits, que les Allemands avaient laissé dans le plus mauvais état. Ce mauvais état avait justement été l'une des raisons qui avaient incité la Compagnie à assurer le transport des ouvriers par une autre voie. La fatalité a voulu que l'ancien puits délabré n'ait pas d'accident, et que le puits neuf, agencé avec les derniers perfectionnements et dûment mis à l'épreuve depuis deux mois avec de lourds chargements de charbon, fût le théâtre d'un drame effroyable. Drame effroyable, en effet. Ce ne fut pas le coup de grisou qui se déchaîne, devant lequel on fuit à travers les galeries, et qui laisse parfois des issues, ce fut la chute brutale, un drame de quelques secondes, sur une hauteur de 150 mètres, dans une cage de 3 mètres de largeur sur 4 mètres de hauteur, où 80 mineurs étaient entassés, - trop nombreux peut-être, et dont aucun ne pouvait sortir. Les premières informations ont apporté une double erreur : 1° La cage ne descendais pas; 2° Le câble ne s'est pas rompu. La cage n'avait jamais servi à la descente, même pas ce jour-là, sauf peut-être pour les ingénieurs chargés des essais. C'était la première fois qu'elle servait à la remonte. A cet effet, on l'avait ramenée du fond (437 mètres) et on l'avait arrêtée à 267 mètres, où elle devait prendre quelque 80 mineurs et les ramener au jour.
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| Freyming-Merlebach en Moselle depuis 1971 |
Merlebach avant 1971 et l'origine du terme " CRS-SS ", qui ne date pas de mai 68, mais d'octobre 48 |
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