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L'Intransigeant - 05 avril 1925


UNE CRISE DE CONSCIENCE
La victime est le consommateur.
On aurait tort sans doute d'appliquer à la France d'avant-guerre l'observation de Talleyrand: « Celui qui n'a pas vécu les dernières années de l'ancien régime ne connut pas la douceur de vivre »; on peut dire néanmoins que la guerre de 1914 a tracé une ligne de partage des eaux, un thalweig des valeurs sociales auquel il faut tout rapporter.

Si vous présentez un travail quelconque, non pas seulement aux vieux artisans blanchis dans un métier, mais à des ouvriers d'une quarantaine d'années, vous les verrez hocher la tête et vous les entendrez vous répondre :
-Oh! ça... c'est du travail d'avant- guerre... On ne travaille plus ainsi.... Pourquoi ?
D'abord par ignorance... et puis, même à ceux qui savent, la conscience professionnelle fait défaut. On n'est plus capable du moindre effort... La main-d'œuvre est en train de tomber au-dessous du médiocre. Quant à la qualité, le consommateur doit aujourd'hui se contenter de peu. Il paie de plus en plus cher ce qui ne vaut pas grand'chose en soi. Le fini dans l'exécution, ce que l'on appelait le fignolé, a fait son temps. Place à la série !
Cela est vrai dans toutes les branches de l'activité commerciale, industrielle et artistique. Les libraires et bouquinistes font avec raison une grande différence entre les livres édités avant la guerre et ceux que l'on imprime aujourd'hui. Mettez à part les exemplaires sur beau papier, sur grand papier, sur papier de luxe, tirés à petit nombre pour les amateurs, et considérez les volumes vendus à la masse. Le papier, le pliage, le, brochage, la typographie, les corrections, tout y laisse à désirer. Et le volume, cependant, coûte deux fois plus cher qu'avant la guerre.
Et c'est la même chose pour la reliure, l'ébénisterie, le bâtiment, le meuble et l'immeuble... Faites exécuter n'importe quel travail; du plus petit au plus grand, vous ne constaterez qu'un souci faire payer le plus cher possible l'objet fabriqué à la six-quatre-deux. Si la chose que vous possédez a besoin d'une simple réparation, ah ! vous n'êtes pas au bout de vos peines ! Tout concourt à vous persuader que mieux vaut acheter du neuf, au prix qui vous est demandé pour une remise en état, sans garantie de personne.
La vieille garde, les artisans dignes de ce nom, forment encore le carré, le dernier carré, autour du travail bien fait... mais ils ne sont qu'une élite travaillant pour une élite. La foule des consommateurs est livrée aux mazettes et aux apprentis. Leur ouvrage est toujours assez bon pour elle. Pauvres consommateurs !
Aussi bien, la crise de la conscience professionnelle, à laquelle M. Géo Minvielle vient de consacrer un intéressant opuscule, sévit partout, dans les professions libérales comme dans les métiers manuels.
M. Minvielle n'est pas le premier à s'en apercevoir et à en écrire. Déjà M. Gilles Normand, il y a quatre ans, dans un volume qu'il publia, montrait notre Festin de Balthazar troublé par l'inscription fatidique: Mane, Thecel, Pharès... et c'était l'atrophie de la conscience professionnelle qui justifiait la menace prophétique. Il étendait le procès à la conscience industrielle et commerciale; il trouvait les coupables à la campagne comme à la ville; il dénonçait le relâchement à tous les degrés de l'échelle de la production et du négoce. Mais que faut-il entendre par « conscience professionnelle » ? A cette question, M. Minvielle répond « L'exécution loyale, scrupuleuse, consciencieuse des devoirs professionnels. » Le contraire enfin de ce que représentent aujourd'hui la malfaçon, la fraude, la dissimulation, la négligence, le système va-comme-je-te- pousse.
Les causes ? Avant tout l'affaiblissement du sens moral, le triomphe de l'égoïsme, le culte de l'incompétence et de l'irresponsabilité, la démangeaison de gagner rapidement, et par n'importe quel moyen, beaucoup d'argent pour le gaspiller en jouissances immédiates.
Les remèdes ? MM. Gilles Normand et Minvielle en proposent plusieurs, d'ordre moral, d'ordre professionnel, d'ordre économique. Mais on ne corige pas en un jour les mœurs que des années de guerre nous ont faites ; et quinze cent mille hommes, en disparaissant d'un pays, y laissent autre chose que leur poussière et la trace de leurs vertus : un vide immense.
LUCIEN DESCAVES
LIntransigeant 1925 04 05 Une crise de conscience dont la victime est le consommateur


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