| Excelsior - 12 avril 1925 |
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LA COMMEMORATION DE SUN. YAT-SEN
Une cérémonie commémorative a eu lieu hier, à l'amphithéâtre de l'Institut océanographique, en l'honneur de Sun Yat-sen, mort à Pékin le 11 mars dernier. L'action politique du célèbre révolutionnaire, devenu le chef des républicains du Sud, a donné lieu, en ces dernières années, à des appréciations diverses en Europe, et surtout France. Mais les Chinois ne peuvent oublier que sans sa patience et son courage leur pays serait sans doute soumis encore à la dynastie étrangère des Mandchous, et c'est en toute justice qu'ils l'ont appelé «le fondateur de la République chinoise».
On lui a reproché de s'être opposé, en mars 1917, à l'entrée de la Chine dans la guerre européenne, et, plus récemment, d'avoir montré de la sympathie pour le communisme russe. Les deux faits sont exacts: Sun Yat-sen était antimilitariste et redoutait toutes les manifestations qui pouvaient accroître en Chine la puissance des partis militaires. Profondément patriote en même temps, il faisait passer avant toute autre considération celle de ce qu'il croyait être l'intérêt de son pays. Quant à ses idées sur la propriété, ce ne sont pas les Russes qui les lui avaient apprises. Dès sa première jeunesse, il les avait trouvées toutes formulées en terre chinoise. Né à Canton en 1867, il a connu, en effet, les survivants de la grande insurrection T'ai-p'ing, ce qui veut dire Grande paix. A cette époque, l'insurrection avait été étouffée dans le sang, mais la doctrine subsistait. L'esprit chrétien s'y mêlait au sentiment de l'indépendance nationale et à des principes. d'égalité absolue. «Quand il vous arrivera d'avoir de l'argent, faites-en la propriété commune et ne pensez pas qu'il appartienne à quelqu'un en particulier.» Ce précepte est inscrit dans une proclamation du chef des T'ai- p'ing en date du 23 avril 1851.
Quand la république fut proclamée en Chine, Sun Yat-sen fut nommé président du gouvernement provisoire de Nankin le 2 janvier 1912: on rendait hommage ainsi à la sincérité de ses convictions et aux éminents services qu'il n'avait cessé de rendre à la cause de l'émancipation républicaine et nationale durant les longues années d'une lutte presque désespérée contre un gouvernement sans scrupule qui avait mis sa tête à prix et se fût saisi de sa personne, à Londres, contre le droit des gens, sans l'énergique protestation du ministère britannique. Mais Sun Yat-sen déclina la haute charge qui lui était offerte et s'effaça devant Yuan Che-k'ai, qui fut nommé à sa place le 13 janvier. Il estimait alors que son rôle était terminé et que, ayant mené ses troupes à la victoire, il devait laisser à d'autres, mieux instruits de la politique, le soin d'organiser le régime nouveau.
Quand il vit ensuite Yuan Che-k'ai trahir la cause républicaine, il rentra dans la lutte, par devoir et à contre-cœur. C'était un idéaliste. De là sa grandeur, son prestige, sa puissance d'action, et aussi quelques incertitudes de conduite dont la calomnie n'a pas manqué de s'emparer. Mais les réalistes aussi sont sujets à l'erreur, sans l'excuse, de la bonne foi.
La cérémonie a été aussi simple qu'émouvante. Dans l'amphithéâtre, décoré de banderoles, où on lisait les adresses envoyées par les groupements chinois de France, l'assistance, au commandement, s'est levée, comme dans les offices catholiques au moment de l'évangile, et, par trois fois, s'est inclinée devant le portrait de Sun Yat-sen entouré d'une guirlande de roses. Après plusieurs orateurs chinois, M. Marius Moutet, qui représentait à lui seul le Parlement de France, a su évoquer en quelques mots nobles et justes le souvenir «d'un homme de haute-conscience, d'un grand citoyen, d'un politique avisé, d'un patriote sincère», et fut unanimement applaudi.
LOUIS LALOY.
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