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Le Petit Journal illustré - 19 avril 1925


DEPUIS une vingtaine d'années, la manie du vieux meuble et de la collection a causé des ravages. Il n'y avait autrefois que les gens fort riches à vouloir assembler chez eux des pièces rares. Aujourd'hui, ils sont légion ceux qui prétendent posséder des connaissances artistiques et se poser en collectionneurs avertis. Et, ma foi! comme les meubles de valeur, comme les tableaux anciens sont tous connus, cotés, catalogués, il se passe tout naturellement ceci: pour satisfaire cette clientèle plus riche d'imagination que de deniers, il s'est créé une industrie nouvelle, la fabrique de vieux.
On fait du vieux, tous les jours, dans des ateliers de Montmartre ou d'obscurs magasins de Belleville. On en fait aussi à l'étranger, en Allemagne et en Italie particulièrement. On en répand à profusion dans toutes les boutiques de brocanteurs ou de pseudo-antiquaires. On en étale, en ce moment, au plein jour, sur les trottoirs du boulevard Richard-Lenoir, où la foire annuelle de la ferraille tient ses assises,
De la ferraille, on en trouve encore dans cette foire bien connue des Parisiens. Mais, grâce à l'engouement nouveau, c'est surtout le bric-à-brac qui triomphe là. Pour les collectionneurs peu fortunés, on y découvre des bergères Louis XVI fabriquées en l'an de grâce 1925 et des Rembrandt signés, oui, ma chère, dus au pinceau d'un rapin de la place du Tertre. Faut-il s'en plaindre ? Après tout, cela fait marcher le commerce et tout le monde est content, l'acheteur qui a cru faire une excellente affaire et le vendeur qui l'a faite !
Il faut croire, d'ailleurs, que le goût de la collection est inhérent à l'âme humaine. En dehors des amateurs de vieux tableaux et de vieux meubles, il existe bien d'autres catégories. Les collectionneurs de timbres-poste par exemple. Mais il en est surtout de plus étranges.
On connaît les collections de pipes. Celle du duc des Deux-Ponts était estimée cent mille florins. En 1830, les bouffardes réunies par le général Vendamme atteignirent en vente publique 60.000 francs. On cite également des collections de clefs, de serrures, de boutons, de bagues de cigares, de fers à cheval, de colliers de chiens. Un officier de la marine anglaise avait assemblé des spécimens de toutes les formes et de toutes les qualités de haricots rouges, blancs et gris. Un Allemand avait réuni dans de vastes armoires, 3.889 tabliers de toute espèce tabliers de domestiques, de garçons de café, de travailleurs, de chirurgiens, d'écoliers.
Frédéric le Grand avait assemblé 1.500 tabatières; l'humoriste Tlapisson, des milliers de sifflets, le roi Louis II de Bavière, des parapluies. Le docteur Chardon avait collectionné 3.000 bouchons de toutes formes. M. Larenaudes préférait les chaussons des danseuses célèbres. Un certain M. Lhéritier avait trouvé le moyen de constituer un herbier avec la flore de la place Vendôme et le vicomte de Barancé, dans son château d'Anjou, montrait un appartement rempli des œufs de tous les ovipares connus.
A Londres est mort, quelque temps avant la guerre, sir Walter Rothschild qui collectionnait... les puces. Il en possédait 3.000 spécimens des races les plus variées. Une seule lul manqua longtemps: la puce du renard des régions polaires. Il se résolut à faire passer une annonce dans les journaux canadiens et, quelques mois après, un trappeur de là-bas lui faisait parvenir, dans une bouteille cachetée, trois superbes exemplaires des puces polaires. Il paya ces trois puces 3.000 francs. Il est vrai qu'il était à la fois Rothschild et collectionneur !
Mais, dans cette sorte de manie, on rencontre, à côté de la gaîté ou de la fantaisie, le macabre.
Sir Thomas de Tyrwitt passa son existence à rechercher les cordes de pendus. M Goron, l'ancien chef de la Sûreté, conservait des souvenirs de tous les assassins qui lui étaient passés entre les mains. Un journaliste facétieux lui reprocha même, un jour, de s'être fait confectionner un portefeuille avec un morceau de la peau de Pranzini.
Dans ce genre, toutefois, la plus curieuse collection était celle qu'avait formée M. Deibler, le père de l'actuel exécuteur des hautes œuvres. Dans le local où étaient logés les bois de justice, M. Deibler avait réuni une cinquantaine de pardessus ou de vieux vestons, pour la plupart médiocres d'apparence et défraîchis. Chacun de ces vêtements avait été Jeté sur les épaules d'un condamné à mort au moment où on le conduisait à la guillotine. Sur chacun de ces souvenirs funèbres, le collectionneur minutieux avait épinglé une étiquette rappelant le nom et la date. Et cette mention, bien entendu, était écrite à l'encre rouge!
Il n'est pas à la portée de tout le monde de se constituer des collections aussi originales. Et c'est peut-être, en dehors de la passion actuelle pour l'antiquaille, ce qui fait le succès de la foire à la ferraille et autres royaumes de la brocante.
Roger RÉGIS.
Le Petit journal illustré 1925 04 19 la bienheureuse brocante, les collections bizarres, les collectionnneurs du bizarre


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