Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


Excelsior - 22 février 1925


AUJOURD'HUI CINQUANTENAIRE DE LA MORT DE COROT

M. Théodore Duret, qui a beaucoup connu le grand artiste, nous conte d'amusants souvenirs sur le peintre et l'ami.
Il y aura aujourd'hui cinquante ans, mourait Corot, le peintre admirable, si longtemps méconnu de son vivant et dont les œuvres remplissent aujourd'hui les musées et les grandes collections du monde entier. Il s'en allait chargé d'ans il était presque, octogénaire, chargé d'écus aussi, car possesseur d'une honnête fortune héritée des siens, il avait fini par l'augmenter sensiblement, grâce, au produit de ses tableaux qui, depuis quelques lustres, se vendaient à des prix élevés pour l'époque, de 2,000 à 3,000 francs.
Un homme qui a beaucoup connu Corot et qui en a gardé un délicieux souvenir, M. Théodore Duret, également estimé pour ses magistrales études sur Manet, sur Van Gogh, sur les impressionnistes, et pour d'importants ouvrages d'histoire, a voulu nous parler du maître de Ville- d'Avray.

Corot, ce bon, ce charmant Corot, cela nous mène loin, nous dit-il dès les premiers mots, Je l'ai connu en 1852. J'étais alors tout jeune et je viens d'avoir mes quatre-vingt huit ans.
Et, comme nous le complimentons sur son étonnante verdeur et sa bonne mine, il ajoute en souriant:

Corot et Courbet

Dans ma famille, il est de tradition de vivre longtemps. Mon père est mort à quatre-vingt-douze ans et mon grand-père à plus de quatre-vingt-dix-neuf. Mais revenons à Corot. Je l'ai rencontré pour la première fois à Saintes, mon pays natal, où Courbet séjournait alors, hébergé chez un ami, M. Baudry. Corot arrivait de La Rochelle, où il avait peint une vue du port, qui fut exposée au Salon de cette même année. Quant à Courbet, il venait de faire un chef- d'œuvre, le portrait d'une dame B.

Corot et Courbet se connaissaient et s'appréciaient réciproquement à leur juste valeur. En dépit de sa boutade fameuse : «Corot. ah! qui, celui qui fait toujours danser les mêmes nymphes dans les mêmes paysages!». Courbet admirait chez Corot les qualités qui pouvaient lui manquer, ou qu'il savait posséder à un degré moindre. Pour la même raison Corot admirait son rival, auquel bien peu de peintres de l'époque rendaient justice.

Deux êtres différents

Et M. Théodore Durêt de nous tracer le portrait de chacun des deux artistes. Il était impossible de voir deux êtres plus différents. Courbet était grand, fort, trapu, barbu comme une divinité fluviale. Expansif et grand parleur, il était, en outre, affligé d'une vanité sans bornes. Corot, au contraire, mince et nerveux. était la discrétion et la modestie même. Nul comme lui ne savait écouter avec indulgence. C'est peut-être pourquoi il s'entendait avec Corot. Ce dernier, pourtant, quelle que fût sa bonhomie, ne manquait pas de malice et connaissait son monde.
Un jour, à Saintes, il dînait à la même table que Courbet. On arrive, bien entendu, à parler peinture. Des peintres, s'écrie Courbet, mais il n'y en a pas, il n'y en a plus, excepté moi...
Puis, sentant tout de même que Corot est là, il s'empresse d'ajouter : Et Corot... Quand il sortit avec M. Théodore Duret. qui était du dîner, Corot ne put s'empêcher de faire en riant cette remarque: «Courbet a été bien bon pour moi. Il m'a nommé après lui. Si je n'avais pas été présent, il se fût nommé seul, soyez-en certain» C'est que Courbet n'avouait pas volontiers sa réelle admiration pour Corot. tandis que Corot ne craignait pas d'afficher la sienne pour Courbet, alors aussi méconnu que lui. Ne vendait-il pas pour trois malheureux mille francs l'Atelier, que le Louvre devait plus tard payer cinq cent mille francs?

En dépit de leur différence de tempérament et de par la loi des contrastes, les deux artistes s'aimaient. M. Duret, les surprit, un jour, peignant l'un à côté de l'autre, à l'extrémité de la route qui conduit à Saint-Jean-d'Angély et d'où l'on découvre une merveilleuse vue panoramique de Saintes.

Un modeste

A cette époque, Corot, sous le rapport des succès d'argent n'était pas moins maltraité que son rival. Quoique Gustave Planche, Thoré, Silvestre, Théophile Gautier eussent déjà proclamé la beauté, la poésie de son œuvre, Corot vendait encore ses toiles à des prix dérisoires. Mais, n'étant pas besogneux, il restait indifférent à ces contingences matérielles, de même que, dans sa simplicité et tout à son rêve d'artiste, il avait un dédain souverain de la publicité. Cela ne le favorisait pas auprès des amateurs et, lorsque M. Théodore Duret prophétisait qu'un jour viendrait où un Corot de 80.000 francs serait un Corot bon marché, les gens riaient à se tordre.
C'est que le grand homme était divinement modeste. Lui disait-on :«J'ai vu un tableau de vous qui est très beau», il répondait : «Vous croyez, vraiment ? Vous me faites plaisir». Au temps de son obscurité. il faisait volontiers présent de ses toiles à ses amis, voire aux amis de ses amis. Devenu célèbre, il ne se montra pas moins généreux. Chaque année, il allait passer quelques semaines à Rosny-sur-Seine, chez une vieille amie de sa famille, Mme Osmond. A sa prière, il fit don à l'église de sa famille de son tableau, la Fuite en Egypte (son Salon de 1840), et, plus tard, toujours à titre gracieux, il peignit pour l'humble église tout un chemin de croix. A Mantes, chez un notaire avec lequel il était lié, des ouvriers peignaient une salle de bains. En les regardant travailler, Corot est pris soudain de l'idée de les remplacer et il décore, pour son plaisir, les trois parois de la pièce. A Ville-d'Avray, il devait, plus tard et dans les mêmes conditions, peindre sur les murs de l'église quatre scènes de la Bible.
Quant à sa bonté, vous en connaissez comme tout le monde tant traits ; de l'achat de la maison de Daumier, à Anvers, pour lui en faire cadeau; faux tableaux, portant sa signature imitée, retouchés par lui, afin que de pauvres diables pussent les vendre, etc. Ah! le brave homme et qu'on a donc raison de célébrer sa mémoire!»
Sur ces mots, nous prenons congé de M. Théodore Duret, non sans admirer son vivant portrait en pied par Van Dongen. Il est beau pour un octogénaire d'avoir suivi son temps au point de consentir à servir de modèle à un artiste d'avant-garde.

Camille Corot Gustave Courbet Théophile Thoré
Gustave Planche Armand Silvestre Théophile Gautier


Retour 22 férier 1925