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Le Petit Parisien - 22 février 1925


 la Russie - La question paysanne remplit les colonnes des journaux

Moscou, février.
(De notre envoyé spécial).

«Face au village», tel est le mot d'ordre, la devise du moment. La question paysanne se trouve désormais placée au centre des préoccupations soviétiques. Elle fut l'objet principal d'une conférence spéciale qui s'est tenue au début de janvier. C'est elle encore qui fut le mobile et le thème du premier congrès fédéral des instituteurs qui a siégé au Grand-Théatre pendant une quinzaine de jours, et devant lequel les principaux personnages du gouvernement ont pris très longuement la parole. La question paysanne remplit les colonnes des journaux; elle est discutée, creusée, retournée dans tous les sens, avec cette subtilité d'arguments et cette complexité verbale que les Russes ont héritées de Byzance.
Pour en mesurer toute l'ampleur, rappelons les chiffres: la population urbaine ne forme en Russie que, 12% de la population totale. Autrement dit, sur les 130 millions d'habitants que compte l'Union des Soviets, il y a environ 112 millions de paysans contre 18 millions de citadins.
La disproportion est éloquente. Cependant, elle ne fut guère sensible dans les débuts de la révolution. Les paysans étaient à cette époque presque tous soldats. Las de la guerre, découragés par la défaite, ils ne demandaient qu'à fuir le front pour prendre possession de la terre, qui avait été pendant des générations leur grande convoitise.

C'est à la faveur de ces circonstances que la dictature du parti communiste, appuyé sur le prolétariat des villes, put s'établir avec une relative facilité. Toute la période du «communisme guerrier», de 1917 à 1920, porta la marque de la prédominance ouvrière. Mais, dès la fin de la guerre civile, la puissance numérique et économique de l'élément paysan commença à se faire nettement sentir. Lenine imagina alors une nouvelle formule du bolchevisme: dictature du parti communiste sur la double base des ouvriers et des paysans.

Le paysan grandit…

Depuis, le paysan n'a cessé de grandir. Bien qu'usufruitier seulement de la terre, qui demeure propriété collective, il s'est habitué à la considérer comme sienne. Sans doute, il ne la détient en fermage que pour neuf ans, mais il espère que ces neuf ans seront renouvelés et dureront toujours. La liberté ayant été rendue au commerce par la N. E. P. (nouvelle politique économique), le moujik s'est remis à travailler, à produire, non plus seulement pour les besoins stricts de la famille, comme à l'époque des réquisitions et de l'impôt en nature, mais pour la vente, pour le marché, pour les villes. Ainsi, peu à peu, le paysan est redevenu le régulateur de la vie économique russe. Et la récolte, bonne ou mauvaise, est désormais, comme autrefois, le grand X qui détermine chaque année la situation budgétaire de l’État.

Ce relèvement de l'agriculture est un fait. C'est même un fait capital dans ce pays essentiellement agricole. La superficie des emblavures, qui ne représentait en 1922 que 54 0/0 de celle de 1913, atteint maintenant 84 0/0 par rapport à l'avant-guerre. (Avec cette réserve que la culture étant aujourd'hui moins soignée, l'accroissement des récoltes n'est pas aussi rapide.) Ces chiffres, au point de vue absolu, ne sont pas brillants; ils indiquent pourtant un retour rapide de l'agriculture vers l'état normal.

Mais il n'est pas content

Mais le moujik, auteur de ce bien-être, n'est pas content. Il trouve que dans la «République des ouvriers et des paysans», les ouvriers comptent trop et les paysans guère. Il considère avec envie le citadin avantagé à ses dépens et ose se montrer jaloux de tant de privilèges. Pour tout dire, au bout de sept ans de dictature prolétarienne, le moujik en est arrivé à voir dans le «camarade ouvrier» une sorte d'aristocrate qui le néglige ou le dédaigne. Et il ne subit qu'à contre-cœur ce despotisme nouveau.
A ces motifs de mécontentement politique s'en ajoutent d'autres plus sérieux encore, qui sont d'ordre économique. En échange du blé qu'il fournit à la ville. le paysan voudrait acquérir une quantité équivalente de tissus, d'outils, d'objets fabriqués. Mais il lui faut donner beaucoup pour obtenir fort peu. Alors qu'en 1922 il achetait pour 16 kilos (un poud) de farine de seigle, environ 3 mètres (exactement 11,7 archines) d'étoffe de coton, aujourd'hui, pour le même poids de farine, il ne recevra que 2 mètres (exactement 2.9 archines) de tissu. Autrement dit, par rapport à 1922, le pouvoir d'achat du paysan se trouve, à l'heure actuelle, réduit de 75 0/0. On le voit, l'écart est énorme. La disproportion des prix pèse lourdement sur les campagnes. Elle est imputable au fait que l'industrie ne suit que de très loin le mouvement ascendant de l'agriculture. En tous les cas, le paysan en souffre cruellement et, devenu moins docile, ne se gêne pas pour le dire.
Les dirigeants communistes comprennent qu'il serait vain de ne point entendre ces murmures et imprudent de passer outre à cette situation. Car il s'agit de cent douze millions d'hommes, de l'écrasante majorité du peuple russe. Or, on a beau professer la théorie que le pouvoir appartient de droit à la «minorité agissante», il est bien difficile de ne pas tenir compte des besoins essentiels d'une pareille majorité. Avec ces cent douze millions d'hommes l'heure est venue de composer. Le pouvoir communiste, bon gré, mal gré, a dû s'atteler à cette lourde tache.

Un programme de Zinovieff

Dans un article récemment paru, Zinovieff définit cette nouvelle orientation dans les termes suivants: «La devise face au village n'est pas seulement une devise pour de bon et pour longtemps, mais on pourrait même dire pour toujours, c'est-à-dire jusqu'au moment où le socialisme l'aura complètement emporté chez nous.» Et voici comment le même Zinovieff, qui passe pour quelque peu expérimenté en fait de tactique communiste, définit les moyens de cette politique: 1° baisse des prix, coûte que coûte, sur les produits industriels des villes; 2° mesures ayant pour but d'assurer une plus grande stabilité économique à chaque paysan; 3° réduction de l'impôt rural 4° extension des crédits à l'agriculture; 5° création de bonnes écoles de village; 6° développement des cellules communistes et de la propagande dans les campagnes, etc. «C'est à la lumière de ces problèmes, écrit en terminant Zinovieff, que nous devons préparer le troisième congrès fédéral des Soviets, qui doit se tenir prochainement.

Pareil programme a de quoi étonner sous la plume, d'un chef communiste, car si l'intention de bolcheviser le village y est manifeste, les moyens proposés sont, à peu de chose près, ceux que suggérerait tout gouvernement soucieux de s'assurer l'appui des campagnes.

Ce qu'en dit Kalenine

J'ai voulu en avoir la confirmation auprès de l'homme qui passe pour l'«ami des paysans», auprès de M. Kalénine lui-même, président du Comité central exécutif, c'est-à- dire chef de l’État. M. Kalenine est né au village; il y a passé toute sa jeunesse et, aujourd'hui encore, il retourne bien souvent à sa maison de bois de Verkhniaïa-Troïtza, dans la province de Tver. Il exerça aussi, pendant une quinzaine d'années, le métier d'ouvrier métallurgiste. Dans son antichambre, c'est un défilé continuel de moujiks envoyés pour lui exposer les doléances et les voeux des campagnes. Je me fraye difficilement un passage au milieu de ces hommes à larges faces, barbus, chevelus, et qui viennent rendre visite au président des Soviets en peaux de mouton et bottes de feutre... M. Kalenine cause volontiers. On ne sent pas chez lui cette défiance toujours en éveil qui rend la conversation avec certains bolcheviks si pénible. Je lui demande pourquoi la «jonction avec le village» est plus que jamais à l'ordre du jour ? C'est que nous avons compris maintenant, me dit M. Kalenine, toute la justesse des vues de Lenine sur la question paysanne. En relisant ses ouvrages, nous nous apercevons aujourd'hui quelle place énorme, ce problème occupait dans ses pensées. Nous nous efforçons de suivre ses préceptes. Nous voulons développer le bien-être du paysan, assurer notre liaison étroite avec les campagnes en satisfaisant leurs besoins économiques et culturels. Par ailleurs, le paysan mûrit rapidement au point de vue politique. Un gouvernement qui négligerait ces besoins, pourrait bien courir à sa perte. Partager le pouvoir avec les paysans, telle est la tâche du moment. Entre les deux masses de notre population, ouvriers et paysans, il s'agit de trouver l'exacte diagonale. C'est le clou même de la politique Leniniste.

M. Kalenine va et vient derrière son bureau. Il parle le russe en appuyant sur les o à la manière villageoise. De temps en temps, à travers ses grosses lunettes, il me fixe de ses yeux sans malice et, cédant à l'habitude acquise dans la fréquentation des simples, me demande avec bonhomie : «Vous avez bien compris?» J'appartiens moi-même, continue-t-il, au groupe de ceux qui ne voient pas, à l'accomplissement de cette tâche, d'obstacles insurmontables. Il me semble que le partage du pouvoir avec les paysans, à mesure que s'accroîtra leur bien-être, deviendra de plus en plus facile…

Toute la question est là, me disais-je en quittant le président des républiques soviétiques. Si le paysan s'enrichit, s'il gagne en aisance et en puissance. subira-t-il encore un gouvernement communiste ? Et n'arrivera-t-il pas un moment où les cinq cent mille bolcheviks ne pèseront pas bien lourd en face des cent douze millions de moujiks? -

Lucien Bourguès.


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