Les forces
Les géologues supputent que les gisements de charbon seront épuisés dans peu de lustres... Tant mieux ! Oui, je sais ! Le charbon a raccourci les distances dans une certaine mesure et amoindri le poids des charges. Il a permis le chemin de fer, le bateau à vapeur et la gigantisation de l'industrie... Certains lui reprochent d'avoir, ce faisant, sabordé la marine à voiles, mis les horizons à la portée de tous les imbéciles et tué l'atelier familial au profit des abominations rectangulaires, ainsi qu'Edgar Poë désignait les usines… Ils exagèrent... Les créations du charbon ont leurs vertus et leurs bienfaits. Mais lui est noir et sale. C'est le pain de l'industrie ? Pain de misère ! A bas le charbon !
Son règne doit finir : il a assez duré. On ne vit jamais de tyran plus universel et plus encombrant. Son horreur noire commence à la mine, au fond, où il faut l'extraire, dans la courbature, la sueur, la douleur et la nuit, à coups de pic. Les yeux du mineur, sa peau, ses poumons, accrochent, absorbent et crachent ses ténébreuses poussières. Il endeuille des régions entières, autour des puits. Et les locomotives, toutes les machines sont fuligineuses. Les débardeurs, les ménagères, les chauffeurs s'en fardent funèbrement. Il crée chaque jour, de par le monde, plus de nègres que Cham n'en enfanta par sa descendance. Les métallurgies halètent et ferraillent, dans l'haleine monstrueuse de ses cokes. Des régions, vastes comme des patries, sont coiffées de ses brumes et de ses fumées. Les ports ne peuvent s'en laver ; les chemins de fer font des encres de Chine sur le firmament: Paris en est barbouillé. Comme Paris a de l'esprit, il glisse dans ce voile de crêpe les lamés de ses lumières, mais il ne peut empêcher six millions de poumons d'en être flétris et tous ses monuments d'en être rongés. Par bennes, wagons, péniches, camions, sacs, seaux ou pelles il s'achemine vers nos yeux; les attriste, s'il nous chauffe. Et, si les fées existaient encore, elles auraient peur d'en salir leurs ailes et leurs cheveux. Elles le feraient réenfouir par les gnomes et elles lui tireraient la langue, de loin : Oh! le sale, !
Il faut jeter bas le tyran charbon. Maintenant on le peut. L’Électricité est la magicienne qui rendra cette chose possible: la couleur des champs et des habitations restituées; plus de gueules noires, plus de fumées vieillissantes. Moins de tuberculose: l'enfer éloigné du travail et plus de ces gens qui passent le tiers de leur vie à des kilomètres sous terre ces gens noirs, légende affreuse, à peine croyable pour nos descendants. Plus de houille noire, sépulcre de la préhistorique force du Soleil, cadavre de son antédiluvien mariage avec les forêts décomposées ! Il y a la houille blanche qui est l'âme de la cascade éternelle des eaux et des nuages qui jouent avec la force vivante du soleil d'aujourd'hui. Il y a la houille bleue qui est la force du vent. La houille verte qui est le mouvement de l'eau amère attirée par l'astre du jour et l'astre de la nuit. La houille d'or qui est la chaleur du soleil directement recueillie et utilisée, oh rappelez-vous cette petite imprimerie qui marchait par la seule force des rayons, en plein Paris! Mais qu'est devenu Mouchot qui fut l'un des argonautes de cette moderne toison d'or ? La houille de feu qui doit utiliser directement la chaleur souterraine et les volcans, on a déjà commencé en Italie. Et la houille d'argent qui puisera les réfrigérants aux cercles polaires, aux banquises. Des chimères, ça ? Mais non, on les touche: les hydro-électriques, les moulins à air et à marées, les villages qui se chauffent avec les eaux thermales, les villes qui s'éclairent avec des cascades…
Ah ! dame ! il y a encore à faire: on n'a pas tout conquis! Mais on va bon train ! Depuis la grenouille de Galvani, l'homme-Prométhée a grandiosement écorné le domaine de la foudre. Et ce qu'il lui a fait faire de mieux jusqu'à présent est de transporter la force à distance. La force... les forces... Leur réservoir est inépuisable, autour de nous. Il s'agit de les apprivoiser. L'Homme a cette alliée l'Electricité. Avec elle, il peut capturer toutes les autres. Il lui suffit de vouloir et de s'y occuper. Sans compter que, ce faisant, l'Homme-du-geste-brutal, l'Homme-de-l'âme- sanglante et l'Homme-des-trusts seront moins fauteurs de guerres.
A bas le charbon !
Emile SOLARI.
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